Préparons le premier tour social

Le premier tour ne sera pas politique, il sera social. Alors que l’on parle souvent d’un troisième tour social pour désigner les mobilisations après les élections, mobilisations censées contraindre les nouveaux élus, et en particulier le président de la République, à tenir leurs promesses électorales, ce jeudi 16 février c’était une inversion du calendrier que proposaient les militants réunis à Saint-Denis en appelant à un premier tour social la veille du premier tour de l’élection présidentielle, donc le samedi 22 avril.

Convaincus que quel que soit le candidat élu, Hamon, Macron, Fillon ou Le Pen (Mélenchon n’est pas cité), il sera de toute façon l’adversaire des travailleurs lassés d’attendre leur salut d’un bulletin de vote qui légitime cinq ans de silence et déçus par l’écart entre les promesses et les réalités, les nombreux orateurs ont tous appelé à une mobilisation qui revienne à la lutte des classes et tranche avec le réformisme supposé des gouvernements, qui ne réforment au fond qu’en faveur des intérêts financiers.

Nous étions cent cinquante au moins au théâtre de la Belle Étoile à Saint-Denis, accueillis par la Compagnie Jolie Môme : certains, n’ayant pu rentrer faute de place, ont dû écouter les intervenants depuis le bar où ils se restauraient. Pour cette soirée organisée par InfoCom CGT, quinze orateurs étaient annoncés, qui représentaient des secteurs d’activité différents, mais aussi des associations, des comités qui dépassent le monde syndical : Isabelle Bosselant – CGT CHRU Lille ; Laurent Degousée – Sud Commerces ; Jean-Baptiste Eyraud – DAL (Droit Au Logement) ; Roberto Ferrario – Collectif Bellaciao ; Rey Kubecki et Mathias Dupuis – UL CGT Le Havre et Dieppe ; Amal Bentounsi – Collectif urgence notre police assassine ; David Pijoan – Touche pas à ma ZEP ; Sylvie Filipe Da Silva – Soutien aux 8 de GoodYear de Limoges ; Gaël Quirante – Sudposte Hauts-de-Seine ; Faustine Goget – Collectif Salariés – Fnac Champs-Élysées ; Loïc Canitrot – Compagnie JOLIE MÔME ; Cédric Liechti – CGT EDF Paris ; Françoise Ruch – Comité de soutien Goodyear Mulhouse ; Romain Altmann – Info’Com-CGT. Ils ont été rejoints en cours de route par d’autres, qui ont apporté une perspective différente ou complété le propos.

Mickaël Wamen, de la CGT Goodyear, donne le ton : dans un discours virulent, il assène des chiffres qui donnent froid dans le dos : 176 conflits du travail par jour en France. La plupart cependant sont invisibles dans les médias, et pour cause : ceux-ci sont aux mains de grands patrons de la finance. Il rappelle que même si les médias n’en disent rien, les salariés obtiennent parfois satisfaction. C’est sur ce terrain-là, et non dans un débat électoral vain, que Wamen appelle à poursuivre la lutte : « Le premier tour ne sera pas politique, il sera social ». On sent même dans ses propos une défiance à l’égard des centrales syndicales, qui ne seraient pas toujours solidaires des travailleurs en grève. L’accusation, approuvée par plusieurs voix dans la salle, ne sera pas davantage explicitée.
Un air de guitare retentit, marquant les quatre minutes et trente secondes réglementaires : en effet, perché au sommet d’un décor, au-dessus d’une immense pancarte « Pas de justice – Pas de paix », un musicien est chargé de faire respecter les temps de parole afin que chacun puisse s’exprimer. Les interventions sont donc brèves, et d’autant plus percutantes. Il n’est plus temps de se lamenter, il est temps d’agir.

« Pour nos droits, contre leurs privilèges »

Les interventions sont donc à peu près toutes sur le même modèle : pourquoi lutter, quelles victoires, quelles défaites et surtout : quelle suite ?

Les comités de soutien aux Goodyear formés à Mulhouse et Limoges, qui s’étaient engagés à se mobiliser jusqu’à la relaxe des prévenus, évoquent l’évolution de leur engagement vers un soutien plus général contre la répression des mouvements sociaux et la criminalisation des luttes, notamment en rendant publics les licenciements de syndicalistes en lutte.

Une femme vient annoncer de son côté la création d’une section CNT Nettoyage il y a un an : en cause, des contrats de travail de femmes de ménage de 4h par jour (9h-13h) alors que les tâches à effectuer nécessitent bien souvent de rester jusqu’à 17h. Autrement dit, les salariées de cet Hôtel Ibis de la Région Parisienne sont payées pour la moitié de leur temps de travail. Elles prévoient de se mettre en grève le 22 avril face au refus de leur patron de les rémunérer pour les heures effectuées, et exigent aussi un suivi par la Médecine du Travail.

Isabelle Bosselant, du CHRU de Lille explique que les statuts de 1946 et 1947 qui ont établi les fondements de la Sécurité Sociale ont été attaqués dès 1947. C’est toutefois dans les années 80 que la logique de pensée s’inverse : au lieu de planifier les enveloppes budgétaires en fonction des besoins des patients, on planifie les besoins en fonction des enveloppes budgétaires. Et selon elle, assez ironiquement, le seul à parler de la Sécu, c’est François Fillon, pour dire qu’il va la détruire (on a envie de rajouter que c’est sans doute pour faire plaisir à ses amis d’AXA Assurances, qui auraient beaucoup à gagner à la privatisation de la santé). Dans ce CHRU comptant 16 000 salariés, 50 préavis de grève ont été déposés en 2016 selon I. Brosselant, qui rappelle qu’en 2012 cet hôpital a connu une vague de suicides. La liste des dysfonctionnements est longue car il faudrait aussi parler des maisons de retraite, propriété de grands groupes financiers qui reçoivent des subventions publiques et font des profits au détriment de la qualité des soins prodigués aux personnes âgées. Comme les intervenants précédents, elle invite à une mobilisation : le 16 mars place Denfert-Rochereau.

Le DAL et Attac reprennent quant à eux ce slogan : « Pour nos droits, contre leurs privilèges », mettant en avant quatre thèmes de mobilisation : partage des richesses, lutte contre les discriminations, opposition à l’état d’urgence, respect des droits fondamentaux. Ils lancent un appel à une mobilisation unitaire le 1er avril.

Tout le monde peut se soulever

Faustine Goget, de la FNAC Champs-Élysées, résume rapidement les motifs de la grève qui aura duré soixante jours : les salariés ont constaté des irrégularités dans leur paie et des disparités avec les autres FNAC parisiennes. Parallèlement au recours devant les prud’hommes, ils se sont mis en grève, sans soutien des syndicats ou presque. L’aide est venue de l’extérieur, lorsque des personnes non salariées de la FNAC sont venues rejoindre le piquet de grève. Des négociations ont ensuite eu lieu, directement avec les grévistes, et non avec les syndicats. « Tout le monde peut se soulever », conclut-elle sous les applaudissements nourris qui, d’ailleurs, jalonneront toute la soirée.

David Pijoan de Touche pas à ma ZEP attire l’attention sur la lutte contre le démantèlement de l’éducation prioritaire dans les lycées, qui entraînerait une augmentation immédiate des effectifs par classe dans les établissements de zones défavorisées ainsi qu’une perte de moyens en général. 110 lycées mobilisés dans 16 académies ont organisé une Nuit des ZEP le 31 janvier ; certains menacent même de ne pas faire la rentrée scolaire s’ils ne sont pas entendus.

L’intervention d’Amal Bentounsi, du collectif Urgence notre police assassine, est particulièrement émouvante : elle représente des familles de victimes des violences policières, et son discours résonne particulièrement dans le contexte des mobilisations consécutives au viol présumé de Théo et après la mort d’Adama Traoré. Pis encore, elle rappelle que le 17 février, dans la plus grande discrétion, 30 députés (où étaient les 542 autres ?) ont voté la loi modifiant le cadre de la légitime défense au sein de la police pour l’aligner plus ou moins sur celui de la gendarmerie, loi que beaucoup de juristes taxent de « permis de tuer ». Beaucoup de personnes présentes dans la salle étaient au courant, mais celles qui l’apprennent expriment leur indignation face à cette énième attaque contre les droits fondamentaux : une fois de plus, le gouvernement a cédé avec complaisance aux pressions d’une fraction raciste de la police, celle qui vote Front National et qui a défilé, cagoulée et armée, l’automne dernier. Un appel à mobilisation est lancé cette fois pour le 19 mars.

C’est ensuite le sujet du travail dominical qui est abordé par SUD Commerce : grâce à la loi Macron (pour qui « Beaucoup de Français aimeraient pouvoir travailler le dimanche pour pouvoir se payer le cinéma » – mais pas la séance du dimanche, alors…) et une astuce de la loi El-Khomri sur la représentativité des syndicats, le travail dominical est en passe de se généraliser. Des contrats spécifiques VSD (vendredi-samedi-dimanche) sont même établis, rendant impossible toute modification des jours de travail en cas de changement de situation (familiale, par exemple). Ce que veut le patronat, c’est la généralisation du travail dominical et, à travers lui, du travail de nuit, que l’on appelle « de soirée » : Séphora, Monoprix… ce n’est que le début. Car, comme l’a dit Pierre Gattaz, « Ce qu’il y a de bien avec le travail de nuit, c’est qu’on a son après-midi »…

Aucun candidat à la présidentielle ne peut être le sauveur du monde du travail : face à ces attaques en règle contre le code du travail et la dignité des salariés, contre l’éducation, contre le service public en général, « la seule candidature, c’est la lutte ».  Pour faire interdire le temps partiel imposé, pour re-nationaliser le secteur de l’énergie (rappelons que la privatisation, en 2004, a engendré une augmentation de 30% du prix de l’électricité et causé la précarisation énergétique de nombreux Français), il faut s’unir, concluent les syndicalistes de GDF dont les camarades ont rallumé l’électricité dans des foyers qui en étaient privés et en ont basculé d’autres en heures creuses. Il faut s’unir, car les rivières qui convergent forment un fleuve que rien ne peut arrêter. Si les violences policières atteignent un paroxysme contre les manifestants et les jeunes des quartiers, si les patrons attaquent les salariés en justice, c’est qu’ils tremblent, qu’ils sont faibles et qu’ils ont peur. Or, pas besoin des politiques, pas besoin d’attendre les élections des oligarques qui se reproduisent entre eux. La Poste 92 appelle à la grève générale, « En 2017, il faut que ça pète ».

Le premier tour social c’est cela : arrêter de déléguer aux politiques le changement que nous voulons. Sans les grèves de 1936, le gouvernement, pourtant socialiste, aurait-il accompli toutes les réformes que l’on connaît ?

Ce 22 avril social, il ne s’agit pas d’y croire ou pas, résume Mickael Wamen, revenu au micro ; il ne s’agit pas d’y croire ou pas, on n’a pas le choix, c’est tout. Mais il ne se fera pas tout seul : dès maintenant, il faut que chacun soutienne la lutte des autres. Entre la convergence et la défaite, la responsabilité est celle de tous.

Pour plus d’informations, vous pouvez contacter InfoComCGT ou leur envoyer un mail à premiertoursocial@gmail.com .

Mathieu Brichard. 

Crédits photos:

  • Premier tour social: Cie Jolie Môme
  • Premier Tour Social: Compagnie Jolie Môme
  • premier tour social: La chouette

4 réactions sur cet article

  • 20 février 2017 at 20 h 56 min
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    Salut Mathieu et merci pour cet article, juste un bémol sur le rapport à l’élection, il est dit dans l’appel  » qu l’on vote avec ou sans conviction, que l’on s’abstienne avec détermination, de toute façon, le tour social sera dans la rue, le 22 avril ».
    Pour dire que l’on n’a pas dénigré les votants, mais proposé un cadre à tous ceux qui luttent pour se faire entendre ensemble !

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  • 21 février 2017 at 3 h 47 min
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    L’initiative et le calendrier de ce premier tour social me paraissent louches… Une mobilisation (LA finale) à la veille même du premier tour des présidentielles ?… « A qui profiterait le crime » si elle dégénèrait comme elles « dégénèrent » toutes depuis quelques temps… le hasard faisant bien les choses ?

    Pas à celui en tout cas qui, comme vous le remarquez, n’était pas cité.

    Le 1 avril du DAL et ATTAC serait à mettre à part car, contrairement aux autres propositions, il n’a rien d’un sandwitch.

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