Ce qui se joue au Venezuela

Depuis quelques semaines, le Venezuela truste l’actualité française, c’est la crise du moment, le sujet qui permet de déterminer qui est dans le camp du « bien ». Comment en effet ne pas s’émouvoir devant ses pauvres manifestants qui ne demandent qu’un peu de pain ? Comment ne pas prendre leur parti, le parti de la démocratie, face à l’infâme dictateur chaviste Nicolas Maduro ?

Et pourtant, les responsables de la France Insoumise ne peuvent se résoudre à condamner Maduro, prêtant ainsi le flanc aux attaques des éditorialistes néolibéraux qui y voient la preuve de leur tendance à l’autoritarisme, de leur passion cachée pour les dictateurs et de leur aveuglement idéologique. Ma sensibilité politique étant proche de la France Insoumise, cette prise de position radicale m’a un temps gêné, je ne savais pas quoi en penser, je ne comprenais pas. Je me souvenais que déjà pendant la campagne présidentielle le Venezuela avait été le point faible de Mélenchon, la brèche qui avait permis la critique facile, outrancière souvent, mais efficace malheureusement, tant les gens sont mal informés et ne cherchent pas à mieux l’être. Alors je me suis intéressé à la question.

S’intéresser au Venezuela, c’est découvrir que la situation n’est pas aussi manichéenne qu’on voudrait bien nous le faire croire. C’est découvrir que la crise que traverse ce pays n’est que la dernière incarnation d’une bataille idéologique plus que centenaire. C’est mettre les pieds dans le champ de bataille mondiale qui oppose le néolibéralisme à toutes ses alternatives. C’est se frotter à des abymes de cynisme.

Le cynisme des médias 

Le premier de ces cynismes est celui des médias dominants. Ainsi, à chaque reportage, ils diffusent des images de manifestants attaquant, à coup de barres de fer, de machettes et autres cocktails molotovs, des agents de police, assez semblables à nos CRS en ce qui concerne leur équipement. Ces images sont violentes, bien plus que celle des manifestations contre la loi travail qui, il y a un peu plus d’un an, montrait le cortège de tête se battre contre la police française. A l’époque, pas un média ne prenait la défense des casseurs, ils étaient universellement condamnés. Pourtant, à l’instar des manifestants vénézuéliens, ils ne demandaient qu’un peu plus de démocratie, ils ne demandaient au gouvernement que de respecter le programme sur lequel il avait été élu. Mais aujourd’hui le commentaire a changé et il ne fait aucun doute que les médias français soutiennent les “casseurs” vénézuéliens. Pourquoi ce soudain revirement ?

Malgré toutes les critiques qu’on peut lui faire – et il y en a beaucoup -, Nicolas Maduro a été élu démocratiquement à la tête de son pays, il est le président légitime et sa police ne fait que tenter de faire respecter l’ordre. Se pourrait-il alors que la différence viennent du fait que le pouvoir là-bas est socialiste – au vrai sens du terme – et l’opposition néolibérale alors qu’ici le pouvoir est néolibéral et l’opposition de gauche ?

Sauf que là bas, il y a des morts, plus d’une centaine selon les médias français. S’il y a des morts c’est que la police réprime, c’est que le pouvoir chaviste vire dangereusement vers la dictature la plus sanglante, nous disent ces mêmes médias. C’est vrai, comment nuancer une telle tragédie ? Et bien en cherchant un peu, on découvre que des militants pro-maduro ont été lynchés en pleine rue, que des policiers ont été tués et que nombre de ces morts sont des civils, des manifestants pacifistes, qui ont défilé dans le calme avec l’autorisation du pouvoir, et qui ont pris une balle perdue quand la violence s’est déchaînée. La police tire sur les manifestants conclut-on rapidement dans les rédactions françaises.

Mais en cherchant un peu plus, on apprend d’abord que les opposants les plus virulents portent eux-mêmes des armes à feu alors que la police anti-émeute n’y a pas le droit, et surtout qu’il n’y a pas qu’une seule police au Venezuela. Chaque état, chaque quartier de la capitale Caracas, possède ses propres forces de police qui dépendent du pouvoir local. L’opposition, tant soutenue sous nos latitudes, réprime donc elle aussi, au moyen des forces de police qu’elle contrôle, les manifestations pro-Maduro. Plus qu’un mouvement démocratique contre une dictature, ce à quoi nous assistons ressemble donc plus à une guerre civile larvée entre deux camps irréconciliables.

Arrivé là, on pourrait encore prendre le parti de l’opposition si on ne creusait pas encore un peu plus. Après tout, le Venezuela est bien en pleine crise économique, la pénurie des denrées de premières nécessités – le pain, le lait en poudre pour enfant, le PQ etc – force les habitants à faire plusieurs heures de queue devant les rares magasins achalandés et l’inflation galope vers les sommets. Le pouvoir chaviste, en place depuis près de vingt ans et dont Nicolas Maduro est l’héritier, est sclérosé par la corruption et le népotisme. Ni Chavez, ni Maduro n’ont su moderniser les infrastructures du pays ou diversifier l’économie pour la rendre moins dépendante de la rente pétrolière, et leurs manoeuvres pour garder le pouvoir sont pour le moins douteuses. Pour l’intelligentsia néolibérale, c’est donc Maduro le « méchant », il doit partir.

Un peu d’histoire

Si seulement c’était aussi simple. En s’intéressant à l’histoire récente du pays, on découvre ainsi que l’opposition n’est pas innocente dans l’avènement de la crise. La pénurie par exemple est accentuée par de grandes sociétés privées – détenues par l’opposition donc, n’oublions pas que le chavisme est un socialisme, il nationalise les sociétés qu’il contrôle – qui retirent du marché par entrepôts entiers des denrées de premières nécessités. La fraude aux importations et un trafic de devise au niveau international aggravent aussi l’inflation. Tout cela fait partie d’une stratégie extrêmement cynique qui consiste à asphyxier la population pour qu’elle se soulève contre ses dirigeants. C’est la stratégie des Etats-Unis contre le pouvoir castriste à Cuba depuis plus de 50 ans, ici il semble qu’elle ait été plus efficace.

Les Etats-Unis d’ailleurs ne sont pas non plus irréprochables dans cette histoire. Déjà en 2002, c’est à dire quatre ans après l’élection démocratique de Hugo Chavez, l’Amérique de Georges W. Bush avait soutenu le coup d’état contre le président élu. Les leaders de l’opposition actuelle ont été inculpés pour leur participation à ce coup d’état et condamnés, malgré l’assassinat du procureur en charge du dossier, de grands défenseurs de la démocratie donc. Suite à cela, l’administration Bush puis l’administration Obama ont mis en place des sanctions économiques contre le Venezuela, préparant ainsi le terrain pour la crise actuelle. Mais qu’avait fait Chavez pour que son pays mérite de telle sanction ?

Rien, il n’a fait qu’appliquer le programme socialiste sur lequel il a été élu, il a redistribué les richesses du pays, exproprié de grands propriétaires terriens – qui font maintenant partie de l’opposition -, nationalisé de grandes entreprises et surtout repris le contrôle de la manne pétrolière, expulsant du même coup les compagnies pétrolières américaines et européennes. Il a mis en place une alternative au néolibéralisme et tant qu’on l’a laissé faire, c’est à dire de son élection en 1998 au coup d’état de 2002, cette alternative a marché. Des millions de Vénézuéliens sont sortis de la misère. Dans les quartiers et les régions les plus pauvres, on a construit hôpitaux, écoles et infrastructures de base. C’est anecdotique mais je me souviens d’une interview de Manu Chao en 2008 au cours de laquelle le chanteur s’enthousiasmait pour l’espoir qu’incarnait la jeunesse chaviste au Venezuela. J’avais été surpris à l’époque, je n’y connaissais rien et j’acceptais sans la remettre en question la propagande anti-chaviste que nous balançaient déjà les médias français. Le plus grand crime du chavisme a toujours été d’avoir suscité cet espoir, d’avoir voulu montrer qu’il existait une alternative au néolibéralisme, et d’en avoir eu l’occasion.

Car si Chavez a pu prendre le pouvoir au Venezuela à la fin des années 90, c’est parce qu’avant lui, le néolibéralisme avait déjà plongé le pays dans la crise. En 1989, le parti au pouvoir, aujourd’hui membre de l’opposition, élu sur un programme social-démocrate, passe un accord avec le FMI pour lui emprunter de l’argent. En échange de ce prêt, il applique la pire politique néolibérale : austérité, dérégulation et privatisation, de l’exploitation pétrolière notamment. C’est le protocole de Washington, qui a plongé tant de gens dans la misère au nom de la mondialisation. La même année, les étudiants de Caracas, qui voient le tarif des transports en commun doubler en moins d’un an, descendent dans la rue, bientôt suivis par une grande part de la population. L’armée est appelée pour réprimer ces manifestations, bilan : 3000 morts. On appellera ces événements « le Caracazo ». Et ce sont les héritiers de ce pouvoir qui dirigent aujourd’hui l’opposition démocratique au pouvoir chaviste…

Ironie de l’histoire, le président Rafael Caldera, élu en 1994 pour résoudre la crise politique issue du Caracazo, était alors vice-président de l’internationale socialiste. Ce qui ne l’a pas empêché d’appliquer les mêmes politiques néolibérales que ses prédécesseurs, extrêmement impopulaire de fait. Politiques qui ont permis l’élection de Hugo Chavez. Comme quoi il n’y a pas qu’en France que le mot socialiste est complètement galvaudé…

La position de la France Insoumise

Et la France Insoumise dans tout cela ? Le parti créé autour de Jean-Luc Mélenchon et du programme l’Avenir en commun veut proposer en France sa propre alternative au néolibéralisme. L’une des critiques les plus nuancées qu’on a pu faire de ce programme est qu’il ne fonctionnerait que si la France n’était pas la seule à l’appliquer. Conscient de cet impératif, la France Insoumise s’est cherchée des alliés dans le monde : Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, Jeremy Corbin en Grande Bretagne, Bernie Sanders aux Etats-Unis et, dans une moindre mesure, le pouvoir chaviste au Venezuela.

Pourquoi dis-je dans une moindre mesure ? D’abord parce que le programme chaviste est beaucoup plus socialiste que l’Avenir en commun dont on peut dire qu’il se rapproche du capitalisme Keynésien. Et surtout parce que le Venezuela est assis sur les plus grosses réserves de pétrole de la planète, donc, quoique puisse en dire Eric Naulleau, le programme économique de la France Insoumise ne peut se calquer sur celui du Venezuela. Il faut vraiment prendre les gens pour des imbéciles pour leur faire croire que Mélenchon et ses partisans ne s’étaient pas rendu compte de cette différence cruciale. En France, on ne manque pas de culot mais on n’a toujours pas de pétrole.

Idéologiquement, le Venezuela chaviste est pourtant dans le même camp que la France Insoumise, contre le néolibéralisme, et Mélenchon a admis plusieurs fois que certaines politiques d’Hugo Chavez avait pu l’inspirer – le référendum révocatoire par exemple. Tout au long de la campagne présidentielle, et encore maintenant, cela lui a suffisamment été reproché par les idéologues néolibéraux. Car il ne faut pas s’y tromper, les défenseurs du néolibéralisme sont tous des idéologues, quand bien même ils s’en défendent. La “réalité” dont ils se réclament n’est que l’application de l’idéologie néolibérale, qui est dominante dans le monde il faut bien l’admettre. Le combat contre le néolibéralisme est donc forcément un combat idéologique, fait d’idée parfois mais surtout de symboles.

Or le Venezuela est la quintessence symbolique de ce combat. Ce pays est le symbole de la victoire de Simon Bolivar contre l’impérialisme espagnol, il est le symbole de la victoire socialiste contre le cynisme capitaliste qui a préféré Pinochet à Allende au Chili. Hugo Chavez est le symbole du dirigeant qui a su résister au FMI à la différence de Caldera et de Syriza en Grèce. Le Venezuela aurait dû être le modèle socialiste porté par l’argent du pétrole, le phare et le soutien des pays qui voudraient le suivre, si le cynisme néolibéral n’avait pas ruiné son économie et si ses dirigeants avaient su résister à la corruption du pouvoir.

Mais voilà, le néolibéralisme s’est acharné, il ne veut surtout pas laisser fleurir une alternative à son pouvoir dévastateur. Ses défenseurs, obstinément, attaquent, manipulent les opinions publiques, décrédibilisent leurs adversaires et finalement forcent ces derniers à utiliser les mêmes armes. Pour les dirigeants de la France Insoumise il est donc hors de question de lâcher le pouvoir vénézuélien, condamner Maduro serait admettre implicitement que toute tentative de socialisme est vouée à l’échec, que le positionnement idéologique de la France Insoumise ne résiste pas à la realpolitik, aux “réalités” des néolibéraux. Ne pas lâcher Maduro, c’est faire de la « realpolitik insoumise », c’est le pendant du soutien indéfectible des néolibéraux aux régimes des pays du Golfe. Les dirigeants insoumis sont acculés à ce cynisme. Pour eux, c’est un match qu’il faut gagner, tous les joueurs sont pourris mais la cause est noble.

Sebastien Novac


4 réactions sur cet article

  • 13 août 2017 at 8 h 26 min
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    Merci, il fallait que quelqu’un s’attache à ce travail de désintox, merci à vous.

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  • 13 août 2017 at 21 h 44 min
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    Bravo Sébastien, Résistons au moins partout à la désinformation ultra-libérale de l’emprise mondialiste, bref leur mensonge permanent.

    Claudia F.I.

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  • 14 août 2017 at 11 h 16 min
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    Quel plaisir de lire une tribune au sujet de Venezuela !

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  • 15 août 2017 at 13 h 19 min
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    On peut et on doit critiquer Maduro, ne pas le faire ne serait pas lui rendre service. Bravo Sébastien, votre instruction à charge et à décharge est un modèle à opposer aux laudateurs serviles du pouvoir de la Finance. Il serait facile de vaincre les Marchés financiers, si nos gouvernants voulaient s’en donner la peine au lieu de capituler devant leurs exigences.

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