Comment les livreurs à vélo tentent d’échapper à l’emprise de Deliveroo

Coopcycle, une nouvelle plateforme de livraison en open source, souhaite aider les livreurs à vélo indépendants à s’affranchir de Deliveroo et consorts afin d’améliorer leurs conditions de travail.

Les livreurs à vélo manifestent avec le CLAP.

Se réapproprier son outil de travail pour s’émanciper du joug de son employeur. Voici l’objectif de Coopcycle, une plateforme en open source pensée pour les livreurs à vélos travaillant pour Deliveroo et consorts. Grâce à ce site, ces auto-entrepreneurs corvéables à merci pourront s’organiser entre eux afin de s’octroyer de meilleures conditions de travail, une couverture médicale, des assurances. De quoi de lutter efficacement contre la précarité de leur profession. Car ce n’est plus un secret : ces livreurs sont les nouvelles victimes de l’ultra flexibilité du marché du travail, érigée en dogme par notre nouveau président. Les témoignages sur les dérives du système pullulent dans la presse (exemple ici ou encore ici ).

Le premier à dénoncer cette exploitation moderne fut Jérôme Pimot, ancien de chez Take Eat Easy et Deliveroo, devenu »militant anti ubérisation » comme le proclame son compte Twitter. Porte-parole très médiatique de la cause, il est également le fondateur du CLAP : le Collectif des Livreurs Autonomes de Paris, dont les membres défilent désormais dans les manifestations pour défendre droits. Mais pas question cependant de le faire à visage découvert : il doivent à tout prix éviter d’être reconnus, sous peine de sanctions. Deliveroo aurait d’ailleurs désactivé certains membres des différents groupes Facebook de livreurs. « Il y a un véritable vent antisyndical d’autant plus dangereux que les plateformes peuvent se débarrasser des livreurs un peu trop vindicatifs quand elles le souhaitent. Des dizaines d’autres seront là pour les remplacer. Et lorsqu’on voit la façon dont les gens sont traités, corvéables à merci, jamais couverts en cas d’accident, c’est vraiment déplorable », témoigne l’un d’entre eux.

« Aujourd’hui, le statut d’auto-entrepreneur est détourné de son utilisation première par des plateformes qui participent au dumping social. D’ailleurs, sans le vouloir et sans forcément s’en rendre compte, les livreurs participent à un nivellement par le bas des conditions de travail dans notre pays », explique Alexandre Segura, développeur à l’initiative du projet Coopcycle.

Les livreurs à vélo manifestent avec le CLAP.

C’est d’ailleurs en écoutant son beau-frère raconter ses déboires avec Take it Easy (qui a fait faillite en juillet 2016), qu’il a eu l’idée de lancer cette plateforme en open source. « Pendant Nuit Debout, nous avions beaucoup parlé de créer un outil informatique auto-géré pour ce type de services ubérisés. J’ai alors commencé à regarder comment toutes ces applications fonctionnaient et j’ai compris qu’au niveau technique, ce n’était pas insurmontable. Leur seule valeur ajoutée, c’est leur puissance marketing et commerciale. Ils démarchent par exemple les restaurants en leur offrant des tablettes tactiles pour les convaincre de travailler avec eux ». 

Alexandre Segura commence à « bidouiller » dans son coin puis se met en contact avec des collectifs de livreurs ainsi que Jérôme Pimot. Ensemble, ils se renseignent sur les différents modèles de coopératives ou groupements d’intérêt économique pouvant servir de coquille à leur projet. Alexandre Segura cite en exemple Molenbike en Belgique, une plateforme mutualisée proposant des « solutions logistiques à vélo locales et équitables ». Mais transposer ce modèle en France n’est pas forcément évident, comme le prouve l’expérience malheureuse de Lyon At Home. Cette entreprise « éthique » de livraisons à domicile avait pour ambition d’employer tous ses livreurs en CDI. Malheureusement, les banques ont refusé de financer l’aventure, précipitant l’échec du projet.

Malgré tout, Alexandre Segura se veut optimiste. Il espère que les collectifs de livreurs s’approprieront sa plateforme afin de créer des marques locales dans chaque ville en France et de miser sur le bouche à oreilles. Il table aussi sur le soutien des collectivités locales et des mairies, qui pourraient utiliser Coopcycle pour favoriser l’emploi plus durable et la réinsertion professionnelle. Certains livreurs pensent également sensibiliser les clients, désormais bien conscients de recevoir leur déjeuner des mains de précaires à deux roues. Reste à savoir si cela suffira à lutter contre la puissance marketing de Deliveroo…

L-A, publié avec Radio Parleur.

Crédits photos:

  • Les livreurs à vélo manifestent avec le CLAP.: Marc Estiot
  • Les livreurs à vélo manifestent avec le CLAP.: Marc Estiot
  • Les livreurs à vélo manifestent avec le CLAP.: Marc Estiot

Une réaction sur cet article

  • 21 juin 2017 at 1 h 24 min
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    Un projet passionnant ! Tous les mots y sont. C’est une très belle initiative pleine d’ambition.
    Voilà un sujet que je connaissais trop mal, j’en sais beaucoup plus.
    Partir de ce qu’était Nuit debout il y a un an pour en arriver là ! Alors là, je trouve cela d’une grande force et d’une utilité incontournable. Se dire un instant que le numérique peut devenir un moyen de défendre ses droits, c’est enthousiasmant. Face à l’ubérisation des individus et à l’affaiblissement des travailleurs, on peut dire que l’organisation sera le meilleur moyen de défendre des valeurs qui nous appartiennent.
    Toutes celles & ceux qui vivent dans la précarité doivent trouver les moyens de se protéger et de créer une solidarité.
    Cela me donne beaucoup d’espoir.
    Je pense qu’il est vraiment utile de relayer ces démarches incontournables et dynamiques.
    Tous mes vœux d’encouragement à Alexandre pour le projet et à L-A pour ses enquêtes !

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