« Aujourd’hui, un policier m’a menacé de mort »

TEMOIGNAGE – Au retour de la manifestation du jeudi 26 mai contre la « Loi Travail », Lucas Rochette Berlon, nuitdeboutiste des premiers jours, a été violemment menacé par un policier. Quelques semaines plus tôt, lui et son compagnon avaient déjà fait l’objet d’insultes homophobes et d’humiliations, toujours venant de forces de l’ordre. Gazette Debout reprend son témoignage paru ce matin sur son blog.

Il y a des journées comme ça qui finissent mal. Nous sommes le jeudi 26 mai 2016, journée de mobilisation générale en France contre la loi travail passée en force avec le 49–3. J’ai reçu quelques coups de matraque mais nous rentrions tranquillement chez nous en métro avec quatre camarades. Vers 18h45, un policier m’a reconnu dans les couloirs de la station Porte de Vincennes : “Ah c’est toi ! Viens par ici”, en m’attrapant par l’épaule.

N’ayant rien à me reprocher, j’ai obtempéré sans la moindre violence ni résistance, le voyant entouré de nombreux collègues qui ont rapidement écarté mes ami-e-s. “C’est toi le mec de l’autre jour à Nation, je t’ai reconnu. C’est toi qui a publié nos photos sur Facebook, d’ailleurs on a fait bloquer ton compte”, commence-t-il.

Il fait référence à un événement arrivé le jeudi 28 avril où, lors d’un contrôle similaire dans un couloir de métro, ils m’ont vu avec mon compagnon nous tenir la main et nous ont retenus sans aucune raison, renversant nos affaires par terre, humiliant mon compagnon à genoux et, en désignant une capote trouvée dans une poche et une capsule de lacrymo ramassée pour relever sa référence, ils ont lâché “C’est pour vous la mettre dans le cul ? Vous allez jouer avec ?” ce qui semblait bien les faire rire.

Naissance d'une nasse (2)
Naissance d’une nasse (2)

J’avais le soir même publié mon témoignage et des photos de l’incident, publication partagée plusieurs milliers de fois et recensant des milliers de soutiens et de réactions sur Facebook. Une publication censurée le lendemain. Je republie alors, soutenu par quelques dizaines de camarades et d’internautes relayant l’info, puis mon compte a été bloqué par Facebook 48 h plus tard.

Ce policier, dont le matricule était non visible, continue : “Plus jamais tu ne racontes ce qui s’est passé ou tu publies les photos ! On surveille ce que tu publies sur Facebook. Sinon, on a ton adresse, on sait où tu habites, on vient devant chez toi et on te casse la gueule, fais gaffe à ta peau et à ta tête, t’es fragile”.

Je reste muet, le regardant dans les yeux.

— T’as compris ? Alors réponds !

— Je dois répondre quoi ?

—  Que tu publieras plus rien sur nous, enculé !”.

Essayant de garder mon calme, je lui réponds :

— Vous ne voulez pas qu’on en parle avec un avocat ? 

—  J’en ai rien à foutre de ton avocat, on te surveille !

—  Pour vous les humiliations homophobes de vos collègues étaient justifiées ? N’ayant pas les matricules que vos collègues avaient cachés, on a dû prendre des photos.” Le voyant agressif, j’ai appelé

— Des gens ?! Officier !”

Naissance d'une nasse (4)
Naissance d’une nasse (4)

L’officier arrive alors : “Contrôle d’identité, c’est filmé”, désignant une petite caméra sur son équipement. Je lui réponds calmement : “Fouillez tant que vous voulez, je n’ai rien à me reprocher, rien à cacher ; par contre votre collègue m’a menacé de mort !” Il palpe et fouille mes poches, mon manteau, il est calme, pendant que le premier policier s’éloigne.

Après quelques papiers, cartes de transports, etc. il voit une capsule et me demande :

— C’est quoi ça ? 

—  C’est une cartouche que j’ai prise pour vérifier les références, vos collègues utilisent des armes de guerre interdites par la Convention de Genève sur nous.

 —  Ce n’est pas mon problème, vous ferez ce qu’il faut.

 —  Oui, je vais d’ailleurs aller porter plainte contre votre collègue qui m’a menacé, vous ne pouvez pas le laisser partir, je demande à voir son matricule.

 —  Oui, oui, on verra, laissez-moi finir avec vous. 

—  Ne le laissez pas partir, je veux son matricule qu’il a caché.

 —  Prenez mon matricule, dit l’officier,

 —  Monsieur, je n’ai aucun problème avec vous, je n’ai pas besoin de porter plainte contre vous, vous avez l’air honnête, calme, respectueux, pas comme lui, qui en plus de défendre ses collègues homophobes m’a menacé de me “casser la gueule”

 — Ah bon ? Je ne sais pas de quoi vous parlez.

—  Le 28 avril, à la fin d’une manifestation Place de la Nation, dans le métro ils ont maltraité mon compagnon et nous ont insultés, puis ils ont fait bloquer mon compte Facebook ; et là il vient de menacer de venir chez moi pour me casser la gueule ! Je fais quoi ? 

—  Vous avez l’air de vous y connaître en droit et en conventions, vous savez, non ? 

—  Oui, je vais relever son matricule, aller déposer plainte à l’IGS et si elle refuse d’intervenir, prévenir Amnesty et la CEDH. D’ailleurs je vous conseille de les calmer, s’ils me touchent moi ou mon compagnon je ne vous lâcherai pas ! Vous n’avez rien contre moi, rien du tout, est-ce que je peux repartir et voir son matricule ?”

Manif 1 mai (09)
Photo Raphaël Depret

L’officier demande à son collègue de présenter son matricule, un peu effacé et difficilement lisible, je le note ainsi que celui de l’officier. Il me relâche enfin. Je rejoins mes camarades bloqué-e-s plus loin. Nous sommes secoué-e-s. Un officier de police a menacé de venir s’en prendre à moi devant chez moi ; je ne le croyais pas cela possible, malgré de nombreuses menaces de mort sur Internet, jamais on n’était venu me le dire en face.

Je tiens à préciser que contrairement à ce que certains ont prétendu le 28 avril, je ne publie pas ceci pour “attiser la haine anti-flic”, au contraire. Je floute la photo de cet article (prise le 28 avril à Nation) car une policière présente a expliqué à mes camarades que eux aussi recevaient des menaces contre leur famille quand leur visage était publié.

À mon humble avis, c’est en Justice que nous devons les poursuivre, et pas chez eux, pour ne pas nous abaisser à leur niveau. Plusieurs connaissances dans la police ou la gendarmerie mobile m’ont même dit : “Il y a des cons partout, et c’est à cause de ces mecs violents et stupides que tout le monde a une mauvaise image de la police, va à l’IGS”.

Visiblement mon nom et ma photo circulent sous le manteau de certaines forces de l’ordre qui se croient au-dessus des lois grâce à l’état d’urgence et se protègent entre elles, puisque l’individu qui m’a attrapé aujourd’hui n’était pas, dans mon souvenir, présent le 28 avril et pourtant il m’a reconnu, et il a affirmé “on surveille ce que tu publies sur Facebook”.

Facebook censuré
Publication Facebook censurée – DR Lucas Rochette-Berlon

La force publique est au service des citoyen-ne-s et doit les protéger des abus de pouvoir, pas protéger les “Institutions” et appliquer aveuglément des ordres, notamment quand il s’agit de matraquer des jeunes étudiant-e-s ou des vieilles personnes, les bras en l’air ou assis-e-s par terre pacifiquement, ou quand il s’agit de déloger par la force des ouvrier-e-s qui appliquent le droit de grève et qui ont gagné les congés payés, la Sécurité sociale, la médecine du travail, les retraites, le droit syndical, dont tout le monde profite aujourd’hui, vous et eux y compris.

Je publie ceci car on voit se multiplier les interdictions de manifester, les violences policières, y compris commises sur des journalistes ou photographes indépendants pour les empêcher de filmer certains événements. Je publie ceci car ainsi vous saurez pourquoi mes comptes sur les réseaux sociaux pourraient être bloqués une prochaine fois, ou pourquoi j’ai un jour le visage tuméifié, ou que je ne réponds plus. Je publie ceci car je vous demande d’être prudent-e-s, ne soyez jamais seul-e-s en manif, ne rentrez pas seul-e-s chez vous, surtout si la police vous a dans le collimateur. 

L’État, l’oligarchie et leurs forces ont peur, ils s’agitent et sont prêts à tout.

Merci pour vos soutiens. Conservez les témoignages de vos camarades ou celui-ci, comme ça chaque fois qu’ils suppriment une publication ou un compte, on peut continuer à diffuser. Épaulons-nous dans les manifs et ailleurs.

Nous devons rester debout, contre la loi travail et son monde, contre les violences policières, pour un monde meilleur, pour un Code du travail du XXIè siècle qui protège et n’aliène pas, pour une vraie Démocratie, pour l’avenir de nos enfants.

Lucas Rochette Berlon @LucasCitoyen

Retrouvez son récit sur son blog et soutenez-le sur sa page Facebook.

Crédits photos:

  • Naissance d’une nasse (2): Raphaël Depret
  • Naissance d’une nasse (4): Raphaël Depret
  • Manif 1 mai (09): Raphaël Depret
  • Témoignage 27mai (2) Facebook censuré: Lucas Rochette-Berlon / DR
  • Témoignage 27mai (1) Menacé de mort: Lucas Rochette-Berlon / DR

3 réactions sur cet article

  • 27 mai 2016 at 21 h 05 min
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    Notre soutien est entier et si l’un de ces personnages plein de haine venait sous vos fenêtre ou près de votre porte n’oubliez pas de nous avertir nous viendrons vous soutenir.

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  • 28 mai 2016 at 11 h 25 min
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    Re-bonjour Nuit debout; à la lecture ce cet article, je suis atterré et triste et mal. Ce qu’a été capable de cracher ce petit soudard porteur de képi, est la triste et rude illustration de ce corps malade qu’est en passe de devenir la société des humains.. J’en avais déjà subi l’expérience au service militaire; ce qui veut dire que la « bête à face d’homme » est encore bien vivante; hélas.. Mais, ce petit flic n’est qu’un petit, fort en gueule et fort en meute; hors de sa meute, il n’est rien d’autre qu’une coque vide.. Mais, à laisser une pomme pourrie dans un panier de pommes saines, tout le contenu du panier se corrompra; c’est bien pourquoi il est vital de dénoncer de tels faits; Il faut et il suffit de tenir tête à cette soldatesque, il nous reste encore un « peu de droit », qui peut nous en protéger.. Combien de temps encore?? Mon soutien à Lucas et son compagnon est total et entier, car ce qui leur à été craché au visage, moi aussi je l’ai pris en pleine face, et cela est insupportable.. « Sans arme, sans haine, sans violence, résistance et désobéissance, c’est une évidence.. » Cordiales et fraternelles salutation à vous autres..

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