« Nuit debout a permis de sortir le féminisme de sa zone de confort « 

Benjamin Sourice est un ancien journaliste, blogueur et acteur associatif de métier. Il a participé à la préparation et à l’animation de Nuit debout, à travers le collectif les Engraineurs. Il vient de publier un nouvel ouvrage, La démocratie des Places, dans lequel il s’interroge sur la vitalité de ces mouvements citoyens tels que Nuit Debout,  cherche à montrer les lignes de tension entre l’utopisme démocratique et le pragmatisme radical, et tente de relever le plus grand défi de l’idéal démocratique : réconcilier les opposés.

Livre La Démocratie des places

Lancée sur le mot d’ordre de la Convergence des luttes, Nuit debout aura permis de créer des ponts entre des luttes qui s’ignoraient jusqu’ici autant qu’à ressouder des branches militantes fracturées par les divisions internes. Elle a soldé des passifs anciens au sein du monde militant et a reconstruit un dialogue inter-lutte permettant d’ouvrir de nouvelles perspectives, de nouvelles alliances et de poser les premiers jalons d’une stratégie convergente, bien que celle-ci n’ait pas émergé immédiatement, et encore moins spontanément.

Nuit debout a également permis la constitution ou le renouvellement de groupes militants capables de capitaliser sur une double expérience, celle plus ancienne apportée par les différentes générations de militants qui se sont retrouvées sur la place, et l’autre totalement nouvelle, portée par les perspectives novatrices (idéologiques, techniques, humaines) de celles et ceux qui franchirent le pas d’un engagement collectif et politique.

Plutôt que de longs développements pour étayer ces affirmations, nous céderons la parole à plusieurs participants de Nuit debout. Chacun parlant en son nom propre, ils ont souhaité que leur identité apparaissent pour que les lecteurs puissent « resituer le propos », comme l’indiqua l’un d’eux. Aujourd’hui, le féminisme.

« Nuit debout a permis de sortir le féminisme de sa zone de confort », Fatima-Ezzahra Benomar

Fatima Ezzahra Benomar est marocaine, elle est arrivée en France en 2001 pour faire ses études. À l’époque, elle « n’est pas politisée, si ce n’est à travers le suivi des conflits internationaux ». C’est à partir de 2005, au moment où son permis de séjour arrive à son terme qu’elle commence à s’engager. Pour rester en France, elle décide de reprendre un cycle d’études en études cinématographiques qui la conduira à participer activement au mouvement étudiant contre le CPE au sein du syndicat UNEF. Toujours dans une démarche autodidacte, elle s’intéresse à la question féministe et rejoint le collectif « Osez le féminisme ! » en 2009 qui vient tout juste de se créer, qu’elle quitte deux ans plus tard du fait de « liens trop étroits avec le PS ». En 2010, elle intègre le Parti de gauche, et devient référente des questions liées aux féminisme lors de la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2012. Elle démissionnera à cause de « problèmes de démocratie interne et de fonctionnement » du parti, puis fonde dans la foulée en 2012 l’association féministe Les effronté-e-s. Nuit debout, elle en a entendu parler « en suivant la soirée “Leur faire peur” en streaming sur les réseaux sociaux ». Présente le soir du 31 mars, elle rejoint quelques jours plus tard la Commission féministe.

« Ce qui est particulier avec les luttes féministes, comparées aux autres mouvements sociaux, c’est le sentiment de devoir toujours repartir de zéro, de devoir revenir sur les fondamentaux, il faut toujours partir d’un travail en profondeur pour décoloniser le corps et l’esprit de l’aliénation patriarcale », explique calmement Fatima. Face à ce défi, la commission féministe se lance dans un travail effréné avec trois réunions quotidiennes sur la place, dont deux sont ouvertes à tou-tes et intègrent également les problématiques LGBT, tandis qu’une « réunion non-mixte » est réservée aux seules femmes et « minorités de genre ». En guise d’explication, le groupe affiche une citation de Christine Delphy, membre du Mouvement de libération des femmes qui théorisait la pratique dès les années 1970 : « La pratique de la non-mixité est tout simplement la conséquence de la théorie de l’auto-émancipation. L’auto-émancipation, c’est la lutte par les opprimés pour les opprimés. » Pour Fatima, ces réunions non-mixtes sont une évidence tant la question féministe « touche à la fois au public, mais aussi à l’intime, ce qui demande d’aménager des temps d’introspection et d’assurer une réelle bienveillance ». Au maximum de la fréquentation de la place, les réunions de la commission féministe ne pouvaient passer inaperçues, regroupant jusqu’à une centaine de personnes dans un espace aménagé en bordure de l’Assemblée populaire. « Les Nuits debout ont été l’occasion de faire sortir le féminisme de sa zone de confort, de lui donner une centralité et se renforcer une culture de rue qui lui manquaient. Ça nous a permis de gommer les poncifs habituels, de ressouder le mouvement et de nous confronter à la dure réalité vécue par les femmes d’aujourd’hui, la violence, la précarité extrême et cette ubérisation de la société que les femmes subissent depuis longtemps », analyse Fatima. Cette grande mise à jour des idées s’est produite de la même façon dans de nombreuses commissions, notamment du fait d’apports intellectuels nouveaux de la part de « novices » qui portaient une parole moins contrainte par les habituels carcans universitaires ou partisans qui structurent la pensée militante française.

D’après la militante féministe, Nuit debout a été globalement une réussite sur le plan féministe même si elle met un bémol « sur le fait que l’AG a peiné à faire appliquer une véritable parité, seules 30 % des prises de paroles émanaient de femmes ». Pour féminiser les interventions, il fut proposé la méthode dite de la « fermeture éclair » : une alternance homme/femme stricte, tandis que l’absence de ces dernières devait être signalée par un silence équivalent au temps de parole réglementaire. Une extrémité qui fut remplacée par des encouragements et une sensibilisation des participant.e.s. Le plus positif pour Fatima, c’est le fait qu’« avant, on simulait les rassemblements populaires, avec des manifestations bien organisées, mais dans lesquelles on retrouvait toujours les mêmes têtes. Or, à Nuit debout, il y avait ce caractère authentiquement populaire et une grande mixité des publics, beaucoup de nouveaux profils qu’on n’avait pas l’habitude de voir ». Pour elle, Nuit debout marque aussi une innovation dans la méthode d’organisation : « Il y avait cette dynamique nouvelle, finies les interminables réunions inter-organisations, il y avait au contraire un nouveau langage, créatif et spontané, en utilisant des outils comme la pétition en ligne ou les vidéos Youtube avec “On vaut mieux que ça”, toute cette communication directe a permis de libérer les énergies et de mobiliser hors des cercles habituels. »

Benjamin Sourice

Crédits photos:

  • Portrait 02: Cyrille Choupas /DR

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