De la rationalité du vote démocratique

En ce début d’année électorale, il m’a semblé intéressant de m’interroger sur les mécanismes qui nous poussent à choisir un candidat plutôt qu’un autre ; le but est de définir la part de liberté qui subsisterait dans un acte qui semble réalisé à première vue en pleine conscience et en toute liberté.

Contrairement à ce que nous pensons, nous ne sommes pas des êtres de raison, nous réagissons avant tout à des émotions. Le processus qui nous conduit par la suite à transformer notre acte compulsif en acte réfléchi s’appelle la rationalisation. N’avez-vous jamais acheté un article sur un coup de tête, puis par la suite énuméré les avantages qu’il allait vous procurer, comme pour vous convaincre que vous aviez bien fait ? Il s’agit là d’un processus de rationalisation (cf. vidéo ci-dessous). Pourquoi penser qu’un tel mécanisme n’intervient pas lorsque nous allons élire quelqu’un ?

Par ailleurs, il n’est pas rare, lorsque l’on interroge les partisans d’un candidat à une élection, de les entendre louer leur candidat favori sur des caractères personnels supposés, supposés car ils ne le connaissent pas ; ils ne peuvent que spéculer sur sa prétendue honnêteté, intégrité, autorité, capacité à gouverner, etc. Il convient alors de s’interroger sur les éléments qui nous permettent d’attribuer telle ou telle qualité/défaut à des personnes que nous ne connaissons que pour ce qu’elles veulent bien nous laisser voir, souvent avec l’appui d’équipes spécialisées.
Il est un effet intéressant, l’effet de halo (cf. vidéo ci-dessous), qui nous fait attribuer des qualités intellectuelles et morales à des personnes en fonction de leur apparence physique (la vidéo cite notamment une étude qui montre que plus vous êtes grands, mieux vous êtes payés).

La combinaison de ces deux biais cognitifs nous offre un cocktail intéressant : nous attribuons des qualités/défauts à des personnes en fonction de leur apparence physique, et comme nous voulons nous convaincre que nous sommes des êtres de raison, nous rationalisons notre jugement en cherchant des arguments à posteriori.

La prise de conscience de ces biais ne permet certes pas de nous en protéger complètement, mais elle a le mérite, à tout le moins, de réduire leurs effets en nous poussant à plus de réflexion. Il semblerait donc que dans un État de pure liberté, tout citoyen allant voter soit conscient de ces biais afin d’en réduire les effets et ainsi augmenter la part de rationalité dans son choix. Au lieu de cela, non seulement ces biais sont très peu connus du grand public, mais les équipes de communicants des candidats qui eux les connaissent, les utilisent pour manipuler l’opinion publique et faire gagner leur candidat.

Edward Bernays, considéré comme le père de la propagande politique et de l’industrie des relations publiques, et par ailleurs neveu de Freud, avait bien compris la nature irrationnelle du peuple. Il travailla notamment pour la firme Lucky Strike, popularisant la cigarette auprès des femmes en l’associant aux mouvements de libération des femmes ; il aida aussi le gouvernement de Woodrow Wilson à retourner l’opinion publique américaine au sujet de l’engagement militaire des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Ces exemples montrent à quel point nous pouvons être influencés, dès lors que le marketing parvient à associer nos comportements aux valeurs positives dont nous voulons croire que nous les possédons. Ces exemples montrent également la proximité qui existe entre les stratégies commerciales et politiques.

Nos hommes et femmes politiques ont recours aujourd’hui à des méthodes de manipulation, bien souvent basées sur la rhétorique, pour faire passer des idées, ou plus souvent et plus simplement se vendre.

Le plus bel exemple de manipulation en termes de discours politique s’observe lorsque l’on parle, justement, des « valeurs ». Ce mot-valise, qui ne veut rien dire ou qui veut tout dire, est utilisé à tout bout de champ par des politiciens qui espèrent ainsi persuader les citoyens qu’ils partagent quelque chose avec eux. Lorsque l’on parle de valeurs, on ne parle de rien ; et c’est exactement de cela qu’il est question : ne parler de rien pour éviter de froisser qui que ce soit et, au contraire, prétendre créer une unité qui n’existe que dans la bouche de l’orateur. Et cela fonctionne : il est plus facile de fédérer autour de valeurs que sur des mesures précises…

Le sens des mots est une arme souvent utilisée pour manipuler l’opinion. En effet, en dehors du sens exact d’un mot – ce qu’il dénote – il y a sa connotation. L’utilisation de la connotation positive / négative des mots est très répandue en politique. Le mot « populisme » par exemple, qui a pris un sens très péjoratif, sert dans les débats à désigner le discours d’une personne qui en appelle au peuple pour le manipuler ; or ce n’est absolument pas le sens de ce mot à l’origine. Lors d’une interview sur France Inter (cf. ci-dessous), François Ruffin dit : « Au populisme de droite, […] il faut opposer un populisme de gauche » ; il utilise ce mot car il en connait le sens réel, il sait à quoi il renvoie dans le débat politique. Et aussitôt Léa Salamé, qui l’interroge, s’empresse de l’associer à la candidate habituellement taxée de populisme, comme si le mot rangeait automatiquement Ruffin dans la même case politique.

 

Les médias jouent un rôle, pas toujours maîtrisé, dans la construction du débat politique, et donc dans l’influence de l’opinion publique. Tout d’abord, en encadrant le débat, ils sont les garants du caractère « convenable » des idées exprimées. Lors d’un débat électoral, ils rangeront les candidats dans trois catégories.

La première, la plus infamante à vrai dire, est celle des candidats qui n’ont aucune chance. Tous les commentateurs et intervieweurs politiques vont alors montrer la plus grande condescendance à leur égard, en leur accordant leur temps de parole uniquement parce qu’ils y sont obligés et en ne leur posant des questions pour leur faire prononcer des phrases qui ne manqueront pas de les ridiculiser.
La deuxième catégorie est celle des candidats sérieux, qui ont une chance d’être élus, et pour qui il convient de voter (au détriment de la première catégorie) si l’on ne veut pas voir apparaître un candidat de la troisième catégorie, celle des candidats dangereux qui, eux, sont présentés comme potentiellement vainqueurs, mais pour qui il ne faut raisonnablement pas voter.

Il existe une influence plus insidieuse des médias sur le débat politique. En traitant régulièrement, dans les mois qui précèdent une campagne, des sujets bien particuliers (chômage, insécurité, immigration…), ils en définissent en quelque sorte les thèmes-phares. Ainsi, les candidats se verront-ils contraints de traiter ces thèmes s’ils veulent répondre aux attentes des citoyens ; or celles-ci ont été créées artificiellement par la mise en lumière médiatique de sujets spécifiques, pas forcément intéressants politiquement. La création de sujets politiques fonctionne un peu comme la création de bulles spéculatives : un média traite un sujet, et la structure médiatique contraint les autres médias à s’en emparer à leur tour; naît alors une impression d’importance, les politiques suivent, des sondages d’opinion sont commandés, les médias reprennent les formules des politiciens, et la sphère politico-médiatique s’emballe ; lorsque cette bulle éclate, comme en 2002, personne ne veut porter la responsabilité de la catastrophe.

Non seulement le corps médiatique traite des sujets prompts à répandre les idées qu’il prétend combattre, mais, en outre, lorsqu’on analyse les mécanismes qui amènent à un score jugé dangereusement élevé un candidat honni par ce même corps, on observe que les médias et les élites en général sont à l’origine du ras-le-bol du peuple qui le pousse à « mal » voter. Mais ces élites, trop persuadées de la pureté de leurs intentions et du caractère irréprochablede leur professionnalisme, préfèrent en appeler à la stupidité du peuple plutôt que d’oser une remise en question.

On l’a vu, nous ne sommes pas des êtres rationnels; des biais de perception perturbent notre compréhension du monde. Les hommes et femmes politiques, aidés de leur équipe de communication, se servent de ces faiblesses pour nous manipuler. Les médias, au lieu de remplir le rôle de garde-fou qu’ils s’enorgueillissent de jouer, amplifient encore le phénomène, la plupart du temps sans même s’en rendre compte. On est donc loin du compte lorsqu’il s’agit de prendre une décision politique claire et objective.

La liste des biais présentée ici n’est bien sûr pas exhaustive ; le but est plutôt de démonter l’idée préconçue selon laquelle nous agirions en êtres purement rationnels pour ce qui est de définir la conduite de notre pays. Chacun est libre d’en tirer ses propres conclusions; je ne dis ni « Tel candidat à raison » ni « Tous pourris ». J’essaie seulement de nous mettre en garde contre les manipulations que nous subissons quotidiennement et qui dénaturent le débat public.

Mathieu Aucouturier

PS : Entendu mardi 24 janvier dans le 5/7 de France Inter : « au lendemain du 1er tour de la primaire socialiste, l´équipe de Manuel Valls cherche les coupables, on pointe tantôt les députés qui n´ont pas tracté suffisamment, tantôt le directeur de campagne pas assez professionnel ou encore ses collaborateurs. » https://www.franceinter.fr/emissions/le-5-7 (vers la minute 1005). Et cela n´a effleuré personne que ce pourrait être Manuel Valls lui-même le problème ? Que sa politique, à l´opposé de ce pour quoi son gouvernement a été élu, ou encore le mépris dont il a fait preuve à l´égard du peuple et de l´assemblée nationale, ont provoqué cet échec (échec tout à fait relatif soit dit en passant). Ce déni est la traduction de l´enfermement idéologique qui confère à la communication un rôle clé (si se n´est le seul) dans une campagne électorale, peu importe les idées, peu importe les actes, seul compte l´emballage. J´y voit le signe de l´abandon de la politique par ceux-là même dont c´est le métier.

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  • Vote AG (2): Nuit Debout

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