« Nuit Debout a été une manifestation visible de la fatigue démocratique »

Louise Moulin, une Nuitdeboutiste membre du collectif informel Convergences des luttes, a livré son bilan du mouvement au site Les Tribunes de la Presse. Militante associative et membre du collectif “Les engraineurs”, elle est l’une des citoyennes à l’initiative de la première Nuit Debout.

Pourquoi Nuit Debout s’est-elle éteinte ?

L’écho médiatique a été démesuré au regard de l’événement : ce n’est pas parce que les médias n’en parlent plus que Nuit Debout n’existe plus. Les médias ont voulu que Nuit Debout soit un « mouvement citoyen » comme le 15M ou Occupy Wall Street. Ça n’a pas été le cas. Nuit Debout a été un événement politique lancé par des militants pour inviter leurs concitoyens à se réunir le soir du 31 mars, après une manifestation unitaire contre la Loi Travail. Il s’est d’abord agi d’occupation de l’espace public, plus exactement de réappropriation de l’espace public, dans un contexte d’État d’urgence. En détruisant chaque jour les installations, en refusant d’installer des toilettes sur la place, les pouvoirs publics ont tout fait pour rendre l’occupation difficile : alors que des assemblées réunissaient chaque soir plus de 2000 personnes, Anne Hidalgo a même regretté que « l’espace public soit privatisé » : cela laisse songeur quand on sait que la place est occupée le plus souvent par des activités commerciales ou des événements sponsorisés. D’ailleurs début octobre, la mairie de Paris a installé des rampes de skate board en dur (en partenariat avec la marque Volcom) à l’endroit même où avaient lieu les assemblées au printemps dernier. Donc si l’occupation des places s’est pour le moment éteinte, rien ne dit que Nuit debout ne ressurgira pas sous une autre forme dans l’espace public. Et si Nuit Debout a été une manifestation visible de la fatigue démocratique et de la colère des citoyens face aux politiques menées, il est évident que cette fatigue et cette colère ne se sont pas éteintes… quoique les médias n’en parlent plus.

Si l’on devait faire son bilan, quel serait-il ?

Je m’arrêterai sur trois points. En s’organisant pour déposer les déclarations en préfecture, apporter la sono, la cantine, monter les stands, les tentes, assurer « l’accueil et la sérénité » sur la place, à Paris et dans le reste de la France, les réseaux militants et associatifs ont rendu l’occupation possible. Ils pré-existaient évidemment à Nuit Debout (qui n’est pas né d’un coup de baguette magique). L’emballement médiatique autour de « la naissance d’un mouvement » a permis de rendre visibles ces réseaux. Cette visibilité a évidemment conduit de nombreuses personnes à d’abord rejoindre la place, puis des organisations ou des collectifs existants : le collectif citoyen les engraineurs, dont je suis membre, a vu ses effectifs augmenter suite aux rencontres faites lors de Nuit Debout. Des médias indépendants ont été créés qui continuent d’exister. En prime, de nouveaux collectifs ont été créés, comme « Orchestre Debout », né début mars et qui continue d’organiser des concerts classiques au moins une fois par mois. Grâce à Nuit Debout (en tant qu’événement politique et médiatique), nous avons enfin pu entendre dans l’espace public des paroles et des voix habituellement inaudibles, notamment dans les médias dominants (Olivier Besancenot, Philippe Poutou, François Bégaudeau ou Frédéric Lordon…), où quelques éditocrates et autres « faiseurs d’opinion » monopolisent l’espace pour ratifier l’air du temps très sécuritaire, très « menace terroriste djihadiste », très « identitaire » mais toujours « libéral ». La séquence Nuit Debout a constitué une véritable bulle d’air puisqu’elle a remis sur le devant de la scène la question sociale et politique. Ensuite, il faudrait comprendre pourquoi Nuit Debout n’est pas parvenu à être un mouvement. Par « mouvement » je n’entends pas nécessairement un mouvement politique pouvant s ‘inscrire dans le jeu actuel (partis politiques avec candidats aux différents scrutins), mais une dynamique collective qui, par exemple, aurait pu bousculer l’évidence du système représentatif lors des prochaines élections. En effet, nous sommes nombreux à être critiques vis-à-vis de la démocratie représentative et à n’accorder aucune légitimité à la mascarade du « choix » électoral. Cela explique en partie pourquoi de nombreux Nuitdeboutistes ont prôné une horizontalité radicale. Je suis très critique vis-à-vis de cette idéologie de l’horizontalité que je considère d’une grande naïveté : la démocratie requiert le grand nombre, et le grand nombre appelle de l’organisation même si cela crée des tensions et des difficultés qu’il faut bien surmonter. Entre l’horizontalité radicale (et incapacitante) et la verticalité pyramidale du système représentatif (qui nous dépossède), il y a une multitude de formes d’organisation à imaginer pour permettre l’action collective. Nous ne sommes pas parvenus à faire cet effort d’imagination : en refusant que soit rédigé une charte/manifeste, en refusant toute forme d’organisation quelle qu’elle soit, en s’opposant à ce que soit dessiné un horizon commun au-delà de l’objectif Loi Travail, Nuit Debout a fini par épuiser et par perdre nombre de militants de la première heure, très actifs sur la place, qui ne se reconnaissaient pas dans un « mouvement citoyen » ambiance « ni droite ni gauche » et dénué de perspectives.

Vous croyez que le changement doit venir du bas, des citoyens, qu’il ne passe plus par les élites, les intellos, les politiques ?

Le sentiment qu’il n’y a plus de différence entre les partis dits de gouvernement nourrit l’abstention. Nos gouvernants sont murés dans l’obsession de perpétuer un système à bout de souffle au prix de « réformes » de plus en plus rétrogrades et toujours conformes à la logique du néolibéralisme à l’œuvre depuis 30 ans. Après avoir dépecé l’État social en affirmant qu’il y avait trop d’État, trop de fonctionnaires, les élites affirment aujourd’hui que l’État doit être fort : elles s’attellent donc à armer l’État répressif et à punir les pauvres. Donc oui, je pense que le changement viendra du bas. Mais je suis inquiète quant à la forme qu’il prendra.

Louise Moulin pour Les Tribunes de la presse

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  • Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes: Nuit Debout

3 réactions sur cet article

  • 26 novembre 2016 at 17 h 38 min
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    Bonsoir nuit debout, qui ne dort pas malgré l’hiver qui s’en vient; comme Mère Nature est entrée en dormance, les rigueurs climatiques obligent à une forme de repli. Mais, on ne dort pas, Nuit Debout attend le Printemps ; ce sera le printemps des idées, des luttes; et les prochaines « présidentielles » vont nous donner du grain à moudre. De plus, la loi travail aura commencé à faire ses effets; plus le « brexit », plus le « trumpisme » aux USA, et ce qui adviendra entre temps, dont on ne sait fichtre rien.. Entre autre, on en parle peu: primo: il a été relevé +2O celsius au-dessus de la moyenne en Arctique, et -3O pour cent de céréales en France, cette année; je suis sûr que des fâcheux y verront une relation de cause à effet; cela dit comme ça.. en passant. Secundo: dear Donald, Trump Donald est un climato sceptique.. Et François, Fillon François, il a dit qu’il aime bien Vladimir Vladimirovitch P. le sémillant va-t-en guerre, et souteneur du Bachar.. M’est avis que les temps qui viennent ne vont pas être une sinécure.. « Et cependant, Elle tourne.. » Salutations..

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  • 28 novembre 2016 at 13 h 50 min
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    Il y a une organisation qui se met en place sur paris et dans le cadre de l’internd. Ca avance doucement. Les gens doivent apprendre a se connaitre et on doit trouver des solutions democratique pour faire des propositions et des actions. Il faut du temps. Vous pouvez venir a l’ag de coordo de paris rep qui a lieu les mercredis soir aux grands voisins ( voir l’open agenda sur le site nuitdebout.fr). A bientot

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  • 28 novembre 2016 at 14 h 04 min
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    Non Nuit-Debout ( et toute l’effervescence du printemps 16) ne s’est pas purement et simplement endormi!
    Le temps de s’organiser, c’est long!
    Une très très large prise de conscience est en train de se faire….
    Tranquillement.

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