Théâtre : « Comment épouser un milliardaire ? » ou le rire militant

Gazette Debout lance une nouvelle rubrique, Culture Debout, afin de vous guider vers les oeuvres qui résonnent le plus avec Nuit Debout, pour y trouver de l’espoir, des idées ou des arguments et vous inciter à y emmener ceux qui doutent. Car la culture est politique, toute la culture. Nous ne recevons pas d’invitations, aussi nos choix seront-ils purement libres et subjectifs. Nous placerons chacune des oeuvres sur une « échelle Debout » qui compte 10 échelons : 1 correspondant à une oeuvre aux antipodes des idées de Nuit Debout et 10 correspondant à une oeuvre qui les épouse parfaitement. Aujourd’hui, Comment épouser un milliardaire ? de et par Audrey Vernon à la Nouvelle Scène.

J’ai personnellement découvert Audrey Vernon il y a quelques années, sur Canal + Décalé, alors qu’elle y officiait comme speakerine. Cela n’avait aucun sens : je ne me souviens pas qu’elle ait jamais annoncé clairement le programme qui suivait, mais c’était absurde et moi, j’adore l’absurde. Et déjà, la comédienne affirmait sa personnalité, son phrasé calme et précis, son style, sa beauté moderne et vintage, entre la versaillaise et la pin-up burlesque.

L’année dernière, je l’ai retrouvée sur scène au festival d’Avignon dans le premier one-Marx show, Marx et Jenny, un seule-en-scène drolatique et ultra-documenté, basé sur la correspondance fleuve entre Karl Marx et son grand ami Friedrich Engels. Entre deux leçons concises et précises sur le communisme et la lutte des classes, on y découvrait ce bon vieux Karl en amoureux transi (et un peu infidèle) et en profiteur invétéré (de nos jours certains diraient assisté). C’était drôle, touchant, instructif et à nouveau la force tranquille d’Audrey Vernon enveloppait le spectateur pour son plus grand plaisir.

J’avais déjà entendu parler du spectacle qui nous intéresse aujourd’hui, Comment épouser un milliardaire ?, notamment grâce à une interview dans la très policée émission C à vous, où la comédienne comparait avec un aplomb sans faille les milliardaires à des psychopathes serial-killers face à des chroniqueurs – peu enclins à critiquer le système – médusés et une présentatrice – épouse du PDG de Publicis Monde dont le premier milliard ne doit pas être très loin – qui ne sait visiblement pas où se mettre. Je m’en voulais alors de ne pas avoir vu ce spectacle mais grâce à la Nouvelle Scène, j’ai pu réparer mon erreur.

Seule en scène encore, Audrey Vernon nous annonce d’emblée qu’elle abandonne le métier de comédienne puisqu’elle est sur le point d’épouser un milliardaire et qu’elle n’aura par conséquent plus besoin de travailler, ce qui est de toute façon très mal vu chez les épouses de milliardaires. Mais la future mariée étant magnanime, elle se propose de donner aux spectateurs quelques conseils pour suivre son exemple et en premier lieu celui de bien connaître sa cible. S’en suit une liste non-exhaustive des membres du club très fermé des gens qui possèdent l’équivalent d’un millénaire de travail au smic et des moyens qu’ils ont employés pour en arriver là.

Avec l’ironie et l’humour pince-sans-rire qui la caractérisent, Audrey Vernon nous rappelle que l’on n’accumule jamais une telle quantité d’argent sans profiter du travail des autres, que l’absurdité de ces fortunes n’a d’égale que l’absurdité du système qui les engendre et que ces gens, dont le libéralisme veut faire des héros, ont tous du sang sur les mains. Ces vérités sont tragiques et révoltantes mais l’intelligence d’Audrey Vernon est de les aborder par le rire plutôt que de les asséner dans un réquisitoire indigeste.

Et elle s’y connait en rire, même si elle prétend ne pas savoir faire de blagues. Son texte tout en finesse, son jeu et son phrasé d’une précision fantastique, tout en subtilité et retenue, transforment la moindre intonation, le moindre silence ou mouvement de sourcil en une vanne imparable. Audrey Vernon est maîtresse de son art et de son public et, contrairement aux milliardaires qu’elle brocarde, elle est généreuse.

Bref, on ressort de ce spectacle sans la moindre envie d’épouser un milliardaire mais avec le ferme espoir d’épouser une femme comme elle.

Echelle Debout 9/10 : Vous l’aurez compris Audrey Vernon ne porte pas en très haute estime les magnats du libéralisme et ne cache pas son affection pour les thèses du vieil oncle Karl. Cependant son spectacle n’est pas un meeting de campagne du parti communiste, il est beaucoup plus intelligent que ça. Car au militant de Nuit Debout, il redonne la force de s’indigner et au spectateur lambda il offre mille raisons de s’engager contre ce monde qui permet à une poignée d’hommes (et quelques femmes, n’oublions pas Liliane Betancourt et ses copines) de dépouiller des continents entiers de leurs richesses et des milliards d’êtres humains du fruit de leur labeur. Et tout cela dans la bonne humeur. Parfaite synthèse donc de ce qui a fait le succès de Nuit Debout : la fête et les idées.

Comment épouser un milliardaire ? de et par Audrey Vernon, tous les dimanches à 17h30 à la Nouvelle Scène à Paris et en tournée dans toute la France. Retrouvez Audrey Vernon chaque semaine sur France Inter pour un billet tout aussi sarcastique sur les nouveaux hommes de sa vie.

Ndlr : L’échelle debout ne constitue en rien une note donnée à l’oeuvre mais permet seulement de la situer par rapport au mouvement Nuit Debout.

Sébastien Novac.

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Crédits photos:

  • audreyvernon-lanouvelleseine-03-jeudi07mai2015-800×450: Audrey Vernon

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