Théâtre « Amargi » ou la destruction d’un mythe

Gazette Debout lance une nouvelle rubrique, Culture Debout, afin de vous guider vers les œuvres qui résonnent le plus avec Nuit Debout, pour y trouver de l’espoir, des idées ou des arguments et vous inciter à y emmener ceux qui doutent. Car la culture est politique, toute la culture. Nous ne recevons pas d’invitations, aussi nos choix seront-ils purement libres et subjectifs. Nous placerons chacune des œuvres sur une « échelle Debout » qui compte dix échelons : 1 correspondant à une œuvre aux antipodes des idées de Nuit Debout, et 10 à une oeuvre qui les épouse parfaitement. Aujourd’hui, « Amargi », écrit et mis en scène par Judith Bernard, à la Manufacture des Abbesses.

La Dette. Pour beaucoup c’est le problème des pauvres. Depuis la crise économique de 2008 – et malgré les efforts plus ou moins conscients des médias traditionnels, des politiques, philosophes et autres éditorialistes – c’est un problème de politiciens, de fonctionnaires de l’Union européenne. C’est le problème des Grecs, surtout. Entre nous, on ne discute pas souvent dette, on ne voudrait pas se brouiller avec ceux à qui on doit un service, une bière, ou ceux qui ont des fins de mois difficiles. La dette, c’est embarrassant, c’est vulgaire, c’est laid. Et pourtant, tout notre système est basé sur elle, et ce depuis des siècles.

Voilà le point de départ, la pensée à l’origine d’Amargi, comme nous l’explique une des comédiennes dès le début de la pièce. Elle a dû emprunter un peu plus de 200 000 euros à la banque pour acheter l’appartement qu’elle louait depuis des années, afin de ne pas se retrouver à la rue. Le soulagement est de courte durée car, très vite, elle comprend que cet emprunt l’asservit pour 20 ou 30 ans ; que pendant tout ce temps, elle n’aura pas d’autre choix que de travailler, de gagner un salaire pour rembourser ; que pour s’assurer d’un toit, elle a renoncé à une partie de sa liberté. C’est un cas particulier, une histoire vraie, celle de Judith Bernard, l’auteure et metteuse en scène de la pièce, mais c’est aussi l’histoire de la majorité d’entre nous, de millions de personnes en France, de milliards d’êtres humains à travers le monde et l’histoire.

L’alter ego de l’auteure se pose des questions, demande des explications ; alors commence un cours magistral, dans tous les sens du terme, sur le fonctionnement de notre système économique et l’histoire de la dette, du concept même de dette. Chaque comédien endosse le rôle d’un des acteurs clés de ce système; il devient une banque, une institution, un responsable politique, un militant. Et tous ces personnages jouent avec les notions et les principes de l’économie de marché. Ce pourrait être rébarbatif et difficilement accessible mais l’intelligence véritable est de savoir expliquer les concepts, même les plus complexes, au plus ignorant des interlocuteurs. Et de cette intelligence, Judith Bernard n’en manque pas. En personnifiant tous les acteurs du système et en figurant ses rouages au moyen de balles en plastique, de cerceaux et de cotillons aux couleurs vives, elle fait en sorte que tout devienne limpide.

On comprend comment et pourquoi la dette est l’affaire de tous, qu’elle enchaîne les citoyens, les patrons, les États et même les banques qui en profitent tant. On comprend que le libéralisme, qui a donné aux banques le pouvoir de créer de l’argent au moyen des intérêts perçus sur les prêts qu’elles accordent, est une inéluctable fuite en avant, à la poursuite d’une croissance qui ne doit jamais s’arrêter. On revient ensuite sur les origines de ce système, sur les grands événements historiques qui ont entamé cette course. On apprend que les guerres de conquêtes ont été inventées pour pallier les problèmes sociaux créés par la dette, et que la plupart des massacres sont dus aux créanciers – malheur à ceux qui ont accepté d’endosser le rôle de banquier du pouvoir à travers l’histoire.

Ce savoir est salutaire, nécessaire, tant pour le militant que pour le simple citoyen. Il est la lumière qui permet de sortir de l’obscurantisme, de la religion de l’argent, du culte de la dette qui ne repose que sur des croyances, car on se rend bien vite compte que le libéralisme possède toutes les caractéristiques d’une religion. Tout ceci pourrait être tragique si une solution alternative n’était proposée…

Le mot « amargi » vient de Mésopotamie où, 2000 ans avant notre ère, il voulait dire « liberté » et désignait une fête : celle de l’annulation de toutes les dettes, décidée par le roi. L’économie était ainsi purgée et la vie pouvait reprendre sur des bases saines. La Haute Antiquité montre donc qu’un autre monde est possible. Mais la solution ne consiste pas à retourner aux tablettes d’argile. Le salaire à vie, l’interdiction des emprunts lucratifs, la possibilité, pour l’État, de frapper à nouveau monnaie, sont des perspectives très concrètes que la pièce nous présente dans un final utopique et plausible. L’espoir renaît, il est à portée de la main, c’en est émouvant, exaltant.

Échelle Debout : 10/10 Depuis 2008, nombreuses sont les œuvres qui ont tenté d’expliquer la crise et les rouages de l’économie : Inside Job, Margin Call ou plus récemment The Big Short pour ne citer qu’elles, mais je n’en connais aucune ayant réussi avec un tel brio. Avec Amargi, tout devient limpide, tout est argumenté. De plus, la pièce ne se contente pas d’expliquer une crise en particulier : elle démystifie le système dans son ensemble et donne donc une solution et le moyen de l’atteindre : le soulèvement populaire. Nuit Debout aurait pu être l’embryon de ce mouvement mais elle est peut-être née d’une circonstance trop particulière, et aujourd’hui, elle a du mal à se réinventer. Pourtant, Amargi donne toutes les clés pour vaincre l’ennemi – la dette et le libéralisme – et précise le but – l’affranchissement de l’esclavage de la dette, le salaire à vie. S’il ne fallait voir qu’un seule spectacle dans une vie de militant, si une pièce de théâtre peut vraiment changer le monde, c’est Amargi !

Amargi, texte et mise en scène de Judith Bernard; le jeudi, vendredi, samedi à 21h et le dimanche à 17h. Manufacture des Abbesses à Paris.

Ndlr : L’échelle Debout ne constitue en rien une note donnée à l’oeuvre; elle permet seulement de la situer par rapport au mouvement Nuit Debout.

Pour ceux qui veulent aller plus loin, ou qui n’aiment pas le théâtre, voici les ouvrages dont Judith Bernard s’est servie pour écrire sa pièce : Dette, cinq mille ans d’histoire de David Graeber, La Malfaçon de Frédéric Lordon, La Monnaie entre violence et confiance de André Orléan et Michel Aglietta, et Émanciper le travail de Bernard Friot.

Sébastien Novac.

Crédits photos:

  • amargi-1-800×450: Vincent Blanqui

2 réactions sur cet article

  • 10 novembre 2016 at 13 h 06 min
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    bonjour,

    Exellente idée. Ca doit meme marcher avec des choses que l’on a vu ou lu ..C’est dire .

    Stéphane

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