Tribulations d’une Nuitdeboutiste à Notre-Dame-des-Landes

« Je suis un touriste »

Plusieurs personnes s’affairent à couvrir le toit d’un dôme aux larges murs de terre cuite avec des tôles découpées en triangle. A côté, une cabane où est écrit « accueil ». Je m’avance vers un jeune homme à l’intérieur pour lui demander à quoi servira cet édifice. « Désolé, je ne peux pas t’aider, moi aussi je suis un touriste ».

Nous sommes à Notre-Dame-des-Landes, NDDL pour les intimes. Près de 1600 hectares de terres agricoles et de forêts qui échappent à la gouvernance de l’Etat depuis plusieurs décennies. La plus vieille lutte de France. Les habitants se battent contre la construction d’un aéroport dont personne ne veut. Une pugnacité qui exaspère le pouvoir et notamment le Premier ministre Manuel Valls. Ce dernier refuse tout compromis et assure que la ZAD sera évacuée cet automne, malgré les désaccords au sein même du gouvernement.

Embouteillages dans le bocage pour rejoindre le lieu de manifestation à Notre-Dame-Des-Landes.
Embouteillages dans le bocage pour rejoindre le lieu de manifestation à Notre-Dame-des-Landes.

Face aux menaces d’expulsion, ceux qu’on appelle communément les « Zadistes » ont décidé d’organiser les 8 et 9 octobre derniers un grand rassemblement baptisé Le chant de nos bâtons. Accompagnée par de nombreux Nuit-Deboutistes parisiens, je prends la route pour Nantes afin de participer à cette marche qui a réuni 12 800 personnes selon la Préfecture et plus de 40 000 selon les organisateurs. Avant d’arriver sur les lieux, un embouteillage monstre bloque la route de Vigneux-de-Bretagne, un village à la frontière sud de la ZAD. Mais tout est parfaitement organisé : des bénévoles en chasuble fluo nous guident à travers les petites routes jusqu’au parking improvisé pour l’occasion. Il nous faudra encore une heure pour rejoindre à pied l’immense champ où une foule bigarrée est venue planter ses bâtons.

Le planté du Bâton à Notre-Dame-des-Landes.
On s’entraîne pour le planter du bâton à Notre-Dame-des-Landes.

Une foule venue massivement soutenir les habitants militants – entre 200 et 300 personnes – plutôt habitués au calme de la campagne. Camille (prénom d’emprunt) vit sur la ZAD mais s’occupe aussi de Radio Klaxon, une station pirate qui émet en continu sur la fréquence normalement occupée par la radio de la multinationale Vinci, constructeur et concessionnaire d’autoroutes, porteur et principal bénéficiaire du projet d’aéroport. Elle confie être partagée : d’un côté, elle se réjouit de tant de soutiens à la cause, mais a préféré mettre un ruban autour de sa maison. En effet, certains habitants auraient trouvé chez eux des « visiteurs » qui étaient entrés sans demander la permission pour « admirer » leur cabane. Des comportements à la limite du voyeurisme, heureusement minoritaires. Mais je dois tout de même avouer partager ce sentiment de curiosité. Comment vit-on à l’intérieur de ces cabanes qui, pour certaines, ne sont reliées ni à l’eau ni à l’électricité ? « Ne t’inquiète pas, moi j’ai de l’eau et je prends même des douches », s’exclame Camille. « D’ailleurs si tu as envie d’avoir une douche ici c’est simple : tu la construis !  » Les conditions de vie seraient-elles moins difficiles qu’il n’y paraît ? « C’est vrai qu’au début c’est un peu rude, mais on s’habitue très vite aux conditions car le corps s’endurcit », me confie une jeune femme rencontrée sur les chemins.

"Si tu veux des photos va sur internet ou donne-nous des cacahuètes".
« Si tu veux des photos va sur internet ou donne-nous des cacahuètes. »

Plus le temps passe, plus j’ai l’impression d’être en vacances. Et cela m’indispose. Je ne suis pas venue ici pour faire du tourisme mais pour comprendre les enjeux d’une lutte locale, symbole de la contestation contre une oligarchie politico-économique sans vergogne. Sid, un habitant de la ferme de Bellevue me rassure : « Ce sentiment n’est pas condamnable, beaucoup viennent ici pour découvrir et aussi s’informer ».

Qui sont les Zadistes ? 

Je reprends donc ma promenade au fil des rencontres. Très vite, je réalise que le terme « Zadistes » est beaucoup trop réducteur pour désigner la multiplicité des personnalités et des raisons pour lesquelles ces femmes et ces hommes vivent ici. Denise et Paul Blineau sont un couple d’agriculteurs retraités, soutiens historiques de la ZAD. Ils viennent du village voisin de Couëron mais passent une grande partie de leur temps ici. « Bien sûr nous sommes un peu Zadistes », sourit le vieux monsieur. Il m’explique qu’ici, deux camps coexistent avec plus ou moins d’harmonie : ceux qui militent pour une exploitation agricole raisonnée des terres, et ceux qui préfèrent laisser la nature reprendre ses droits. « On s’est un peu fâchés avec un voisin car on a mis dans un pré une vache qui broute l’herbe alors que lui préfèrerait le laisser en friche ».

Paul et Denise, agriculteurs retraités et "Zadistes"
Paul et Denise, agriculteurs retraités et « Zadistes »

Sid nous donne une définition très pertinente du zadisme : il s’agit pour lui d’une convergence entre l’activisme militant et la création alternative. S’il me confie apprécier ce terme, une jeune fille assise à côté le réfute. « Je n’aime pas qu’on me mette dans une case ». Camille de Radio Klaxon rechigne également à se définir comme une pure Zadiste. « Ce mot m’amuse, même s’il ne correspond pas à grand-chose. Je préfère garder le flou pour éviter de figer la réalité ». Elle regrette que le terme soit désormais galvaudé à cause d’une utilisation péjorative dans la plupart des grands médias.

Journalistes interdits

Je passe plusieurs fois devant le lieu-dit « La Wardine » protégé par une barrière à l’entrée : « Pas de journalistes, pas de photos » clame l’écriteau. Je me sens mal à l’aise, mais je décide tout de même de la franchir pour assister à une présentation sur le fonctionnement collectif en cas de tentative d’évacuation. Ici pas question de parler à la presse, même si on tolère les auto-médias. Jamais auparavant je n’avais ressenti autant d’animosité envers les journalistes. Dans le vaste champ où se déroulent les festivités, certains ont déposé un fumigène devant la camionnette de France 3. Symbole d’un ras-le-bol global envers une presse bien souvent pro-aéroport, qui simplifie mais surtout déforme les propos des habitants. « Jamais je n’accepterais de parler à la TV si ce n’est pas en direct « , explique un militant.

Le collectif de la Wardine
Les règles du collectif de la Wardine où chanter Michel Sardou est interdit…

La question de la manipulation de la parole induit une méfiance envers tout ce qui s’apparente aux médias. Une jeune fille avec qui je discutais a préféré partir lorsque je lui ai demandé si je pouvais retranscrire son témoignage dans Gazette Debout. Cependant, la plupart des personnes interrogées étaient particulièrement bienveillantes envers Nuit Debout et ont accepté d’échanger longuement avec moi. Et je ne suis pas la seule avec qui les militants communiquent. Avec le temps, ils ont appris à nouer des liens avec certains pigistes et supports indépendants auxquels ils font confiance. « Mais pour certains journalistes, il vaut mieux qu’ils ne reviennent pas sur la ZAD », remarque Sid.

Les habitants ont bien entendu créé leurs propres médias : le site d’informations ZAD Nadir, ainsi que Radio Klaxon. Lancée en 2011, celle-ci a émis par intermittence, en fonction des bonnes volontés des militants. L’objectif est avant tout d’informer ceux qui vivent ici. Mais Camille, une de ses bénévoles, espère aussi multiplier les témoignages pour raconter l’histoire et l’expérience des habitants de la ZAD.

Le bus de Radio Klaxon
Le bus de Radio Klaxon

Être nomade

La radio servira aussi en cas d’expulsion. Contrairement à ce qu’il s’est passé lors de la violente opération César en 2012, les habitants sont aujourd’hui très bien préparés. On parle de multi-blocages pour faire diversion, de cabanes dans les arbres pour éviter d’être capturés, de tactiques de ralentissements pour attendre les renforts. Certains m’assurent avoir des taupes au sein des réseaux de policiers. « Les Zadistes disposent d’un vaste réseau de gens prêts à les soutenir en cas d’intervention », affirme un homme qui s’occupe du Guide indigène de détourisme sur Nantes et Saint-Nazaire.

Les habitants de la ZAD sont donc mentalement préparés à l’évacuation, même si certains le vivent mieux que d’autres. « Ici, c’est un peu un refuge, je ne sais pas trop ce que je ferais sans. De toute façon, nous n’allons pas partir. Il n’est pas question de nous laisser faire », assure Camille de Radio Klaxon. Pas vraiment « fan du côté martyr », elle pense toutefois qu’il faut se battre pour sauver ce lieu où elle vit depuis plus d’un an. Sid, qui est également artiste au sein du collectif La Horde Pirate, semble moins soucieux : « Je suis un nomade et je ne perdrai pas tout en partant, contrairement à certains qui, comme les paysans historiques, vivent ici depuis des générations. Cette terre abrite leur maison, leur famille, leur travail, leur histoire ». « Même s’ils nous évacuent, même si les travaux commencent, nous continuerons à les harceler », renchérit une femme qui s’occupe de la bibliothèque. Je la rencontre dans une cabane construite au lieu-dit « La Rolandière ». A l’intérieur, 700 ouvrages sont soigneusement alignés : histoire, philosophie, littérature et poésie, les dons sont chaque jour plus nombreux. « Je ne sais pas encore où nous allons ranger tout cela », sourit cette ancienne bibliothécaire. Ce lieu ouvert début septembre dernier illustre parfaitement l’état d’esprit des « Zadistes » qui, d’un côté, se tiennent prêts à tout perdre du jour au lendemain, et de l’autre, continuent à construire et à s’investir dans de nouveaux projets.

Bibliothèque de Notre-Dame-des-Landes.
Bibliothèque de Notre-Dame-des-Landes.

« Je n’ai pas peur du lendemain, et je pense que c’est grâce à cette force collective. Quand tu viens vivre ici, tu sais à quoi t’attendre, il faut en accepter les conséquences », poursuit la jeune femme de la bibliothèque. Loin d’être une résignation, son discours sonne comme un appel à vivre au jour le jour, à profiter du moment présent.

Après 48 heures à me perdre dans les chemins forestiers, à multiplier les échanges bienveillants, à m’extasier devant l’organisation sans faille d’un week-end ayant accueilli des dizaines de milliers de personnes, à me régaler de cuisine végétarienne, je rechigne à prendre le chemin du retour. Certes, je ne me sens pas prête à franchir le pas et à laisser derrière moi une existence encore bien trop balisée. Mais j’admire encore plus ces femmes et ces hommes qui réussissent à vivre en accord total avec leurs convictions et qui nous prouvent qu’un autre monde est véritablement possible.

L-A

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Crédits photos:

  • La foule qui se rend à Notre-Dame-des-Landes.: Nuit Debout
  • Le planté du Bâton à Notre-Dame-des-Landes.: Nuit Debout
  • Pancarte NDDL: Nuit Debout
  • Paul et Denise, agriculteurs retraités et « Zadistes »: Nuit Debout
  • Le collectif de la Wardine: Nuit Debout
  • Le bus de Radio Klaxon: Nuit Debout
  • Bibliothèque de Notre-Dame-des-Landes.: Nuit Debout
  • Le chant des bâtons à Notre-Dame-des-Landes.: Nuit Debout

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