La Démocratie confisquée

Nous avons pour habitude de qualifier les régimes occidentaux de « démocratiques », considérant que le choix de nos dirigeants garantit la souveraineté du peuple. Le désaveu croissant de la population pour la classe politique dans ces pays semble cependant montrer les limites d’un tel système. Ce rejet provient-il d’une corruption lente et progressive de nos instances politiques ou s’agit-il d’une construction originelle imparfaite ? Un petit retour dans le passé peut nous permettre de mieux comprendre le malentendu qu’il peut subsister au sujet de la démocratie.

Que ce soit aux États-Unis pendant la Guerre d’indépendance (1775-1783) ou en France durant la Révolution (1789), presque personne n’utilise le mot démocratie ; ce terme a même une connotation très péjorative et les Pères fondateurs de nos démocraties représentatives sont ouvertement antidémocrates, comme en témoignent certaines déclarations.

« Les citoyens qui se nomment des représentants, renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi : donc ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. […] S’ils dictaient des volontés, [la France] ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. […] Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (E.-J. Sieyès, 1789)

« La démocratie ne dure jamais bien longtemps. Elle se consume, se fatigue et finit par se saborder. Il n’y a pas de démocratie qui ne se soit suicidée. » (J. Adams, deuxième président des États-Unis, 1814)

Ces hommes considèrent le peuple comme une masse composée d’individus égoïstes et irrationnels, qui ne sauraient comprendre la notion de bien commun. C’est pourquoi il convient selon eux de constituer une aristocratie élective, formée par une élite moralement et intellectuellement supérieure et capable de mener le peuple ; ils légitiment ainsi leur propre pouvoir. À la fin du XVIIIème siècle, le faible taux d’alphabétisation pouvait justifier la non implication du peuple dans la prise de décision directe ; il apparait en effet compliqué de faire voter des lois à des personnes ne sachant pas lire, et ayant par conséquent une capacité de compréhension réduite des textes de loi que l’on voudrait leur faire voter.

Si nous suivons le raisonnement selon lequel la population du XVIIIème ne possédait pas les outils nécessaires à une plus grande implication dans la vie politique du pays, nous arrivons à la conclusion qu’aujourd’hui, avec la progression de l’alphabétisation et des moyens d’information, ces outils sont à notre portée. Comment justifier dans ces conditions que notre implication politique n’ait pas évolué depuis lors (faisant abstraction des avancées structurelles telles que le droit de vote des femmes ou le type de suffrage (universel, direct/indirect), qui modifient les modalités d’implication mais très peu leur degré) ?

Ce faible taux d’alphabétisation qui pouvait servir d’argument à la non implication du bas peuple dans  la vie politique, n’était-il pas en réalité le cache-sexe de la volonté de la bourgeoisie d’assurer sa suprématie malgré son infériorité numérique ? L’hypothèse semble tout à fait crédible, considérant que les Pères fondateurs des États-Unis n’étaient autres que 55 riches propriétaires d’exploitations ou d’industries, qui ne voyaient pas d’un bon œil que de simples travailleurs, ayant combattu pour l’indépendance des États-Unis, réclament une part égale du gâteau.

On n’arrête pas un peuple qui danse
On n’arrête pas un peuple qui danse

Ce n’est qu’au cours du XIXème siècle que les élites politiques commencent à se déclarer démocrates. Ils comprennent qu’ils peuvent gagner des voix en défendant, contre une aristocratie corrompue, une population qui vient d’obtenir le droit de vote et qui se compose de petits fermiers ou d’ouvriers.
Aux États-Unis, Andrew Jackson devient en 1828 le premier président des États-Unis à avoir fait campagne en se déclarant démocrate. En France c’est lors des élections de 1848, après la Révolution républicaine, que les républicains modérés et conservateurs récupèrent le mot démocratie. Il faudra peu de temps pour que ce terme soit récupéré par tous les camps.

La démocratie est aujourd’hui automatiquement assimilée au droit de vote et à la notion de liberté d’expression. Il est amusant de voir des personnes se disant peu ou pas intéressées par la politique se presser au-devant des isoloirs pour accomplir leur devoir citoyen, avec l’impression de contribuer à la préservation de notre belle démocratie et d’honorer la mémoire de ceux qui sont morts pour gagner ce droit.
La sacralisation du vote est en effet l’élément crucial dans l’assimilation de la démocratie au droit de vote, stratégie de l’émotion qui vise à court-circuiter toute tentative de réflexion. Depuis notre plus jeune âge, on nous apprend que le vote est un droit, mais aussi un devoir, on nous raconte que des gens sont morts pour gagner ce droit – ce qui est faux –, et on culpabilise constamment les abstentionnistes ; or le vote n’est qu’un pâle substitut à la démocratie, celle-ci nécessiterait une action directe et constante des citoyens.

Le hold-up est parfait : on confisque le pouvoir au peuple en lui certifiant qu’il en est détenteur, et toute personne qui remet en cause le lien entre démocratie et droit de vote, par exemple en s’abstenant, est automatiquement décrédibilisé, présenté comme un mauvais citoyen. Mieux encore : les personnes qui usent de moyens d’expression plus forts démocratiquement, comme le droit de grève, le boycott ou la désobéissance civile, sont régulièrement accusées de mettre en péril la démocratie.

Si nous détenons aujourd’hui des éléments nécessaires à une démocratie, il n’en reste pas moins que ces éléments sont insuffisants, et trop souvent bancals dans leur mise en application pour que nous puissions à proprement parler de démocratie.
Contrairement à ce qu’une majorité tend à penser, la question démocratique est loin d’avoir été résolue dans nos sociétés occidentales ; à l’heure où les scandales impliquant nos représentants politiques sont notre lot quotidien, et où le mensonge est devenu la norme, la démocratie doit demeurer au centre de nos débats.

Mathieu Aucouturier

Crédits photos:

  • On n’arrête pas un peuple qui danse: Quentin M / DR
  • Blocage de l’Assemblée (3): Vincent Blanqui

2 réactions sur cet article

  • 14 octobre 2016 at 9 h 50 min
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    « Comment faire du LIEN ? Comment faire de l’UN ? Bref, comment faire exister la NATION ? Tel est l’enjeu, l’objet-même du débat ; tel est l’enjeu, l’objet-même de la démocratie. Alors, il ne faudra pas s’étonner si les mots des députés nous disent de la démocratie qu’elle est incertitude, inachèvement. Qu’elle est comme une quête, comme une épreuve. Une tentative. Une tentation – la tentation de poser le sac et de croire que « çà y est », que « à ce coup » « on y est arrivé », que « à ce coup » « on est arrivés » !
    Disant cela, je ne dis pas que l’Assemblée est seule à produire du lien. Je ne dis pas que l’Assemblée est le tout de la démocratie. Je ne dis pas que cette Assemblée de l’après 21 avril [ j’ai travaillé à partir des comptes-rendus des débats de 2002 et 2003 ] est un modèle du genre ni qu’elle assume bien les missions ci-dessus évoquées.
    […] Je me suis demandé ce qu’il adviendrait de la loi si elle ne passait pas par le tamis – parfois grossier, parfois grinçant – de l’Assemblée. Je me suis demandé ce qu’il adviendrait de la nation si ces hommes de chair et d’os – que nous avons élus, mis à part, pour nous représenter en un temps, en un lieu, où nous ne pourrions siéger, en multitude, à tout moment – refusaient de faire Assemblée, refusaient d’être envers et contre tout, l’Assemblée … « l’Assemblée quand même ».
    Et je me suis dit : « Alors, bonjour l’ennui ! » Pas seulement, l’ennui qui résulterait de l’absence de débat et qui se traduirait par un manque d’intérêt du citoyen. Mais un ennui bien plus profond – un « ennui démocratique » – qui ferait de nous des intermittents de la citoyenneté, des pourvoyeurs de voix, des plantes-supports sur lesquelles on grefferait des programmes tout faits. Bref, tout l’inverse de la démocratie. »

    Voilà ce que j’écris dans l’avant-propos du livre « « LE PARLOIR DE LA NATION. Errances au pays des incertitudes démocratiques » que je viens de publier chez Publibook ( voir présentation sur mon blog http://karlcivis.blog.lemonde.fr/

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  • Pingback: Pressenza - Die gestohlene Demokratie

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