La chemise arrachée d’Air France : chronique d’un procès politique

« Casseurs ». Ce mot est tombé comme un couperet dans la salle du tribunal correctionnel de Bobigny le 28 septembre dernier. Le procureur a été particulièrement méprisant et condescendant envers les 15 salariés et ex-salariés d’Air France, qui comparaissaient dans l’affaire dite de la « chemise arrachée ». Petit retour en arrière pour comprendre les faits. Nous sommes en octobre 2015. Le directeur des ressources humaines, Xavier Broseta, et le responsable des vols long-courriers Pierre Plissonnier, sont pris à partie par des manifestants en colère, après l’annonce d’un nouveau plan de restructuration de 2 900 suppressions de postes. Les deux hommes s’échappent difficilement de la foule, laissant au passage vestes et chemises, escaladant un grillage à moitié nus pour s’enfuir. Des images qui ont fait le tour du monde et dont les vidéos auraient été vues près de 1,7 milliards de fois. Dès le lendemain, le Premier ministre Manuel Valls, montait au créneau pour dénoncer des agissements de voyous.

« Hyper-protéinés ». Dix salariés sont donc poursuivis pour dégradations d’un portail qui fermait l’entrée sur l’esplanade devant le siège social de la compagnie. Cinq autres sont accusés de violences en réunion sur les deux cadres dirigeants ou les vigiles de sécurité. Cinq hommes plutôt costauds qui passent leurs journées à charger et décharger les avions cargos du groupe. Des « hyper-protéinés » lance le procureur toujours aussi condescendant. « Ils ont les épaules larges parce qu’ils sont magasiniers. Mais pas assez larges pour porter les défaillances du parquet et la responsabilité des 3000 manifestants », lui rétorque maître Lilia Mhissen, leur avocate. Les avocats de la défense étaient d’ailleurs deux fois moins nombreux que ceux des parties civiles (Air France). La compagnie a fait appel au prestigieux cabinet Gide tandis que les salariés étaient défendus par des indépendants néanmoins pugnaces, dont les plaidoiries étaient ponctuées de murmures d’approbation d’une salle d’audience qui leur était acquise. On a d’ailleurs cru apercevoir un Avocat Debout dans l’assistance…

« Voyous ». Deux à quatre mois de prison avec sursis : voici la peine réclamée par le procureur pour les cinq salariés accusés de violences en réunion. Sofiane Hakiki, l’avocat d’un prévenu s’en étonne : « Si j’étais convaincu par leur culpabilité pour des faits aussi graves, j’aurais eu la main beaucoup plus lourde ». Difficile en effet de comprendre le gouffre entre le réquisitoire du procureur, particulièrement dédaigneux à l’égard des prévenus, et la peine requise, plutôt légère. « Dans un autre contexte, cette histoire aurait été réglée en une heure maximum », grogne un journaliste. Dans la presse, les syndicalistes n’ont eu de cesse de dénoncer les pressions politiques sur cette affaire. Vincent Martinez, dont le licenciement a été validé cet été par Myriam El Khomri a regretté le parti pris du gouvernement : « Je paie le conflit entre mon syndicat et le gouvernement sur la loi travail ». D’autant qu’après deux jours d’interminables débats, de visionnages de vidéos pixelisées, de gros plans assez flous, on ne sait toujours pas qui a arraché cette chemise, comme le reconnaît du bout des lèvres le procureur : « Il y aurait pu ou dû y avoir plus de prévenus aujourd’hui. Il n’y a pas d’exhaustivité ». Sous-entendu : les responsables ne sont peut-être pas sur les bancs des accusés, mais il faut bien des coupables… Une injustice déplorée de longue date par les syndicalistes, comme Miguel Fortea, le secrétaire général CGT Air France, venu à la barre en qualité de témoin. «  On prend des gens pour l’exemple car des chemises ont été déchirées, peu importe si c’est vrai ou pas ».

Un morceau de la chemise arrachée d'un des deux cadres d'Air France lors de la manifestation en octobre 2015.
Un morceau de la chemise arrachée d’un des deux cadres d’Air France lors de la manifestation en octobre 2015.

Ce procès n’est ni plus ni moins qu’une illustration judiciaire de la lutte des classes. La violence des manifestants répond à la violence de la direction, qui impose de nouvelles réductions de personnel. Les deux victimes, Xavier Broseta et Pierre Plissonnier n’ont pourtant pas l’étoffe de grands capitalistes asservissant l’ouvrier. À la barre, ils semblent presque timides. Il faut même tendre l’oreille pour entendre le témoignage de Xavier Broseta. Ils ne sont que les rouages d’une grande entreprise soumise aux logiques d’un marché qui demande d’être toujours plus productif, pour gagner toujours plus d’argent.

« Gros-bras ». Comment mettre sur un pied d’égalité l’humiliation subie par Pierre Plissonnier et Xavier Broseta face à l’angoisse des salariés qui craignent de perdre leur emploi ? Ce « lynchage », comme l’ont décrit les avocats d’Air France, aura eu un impact psychologique indéniable sur les deux hommes, mais leur carrière n’en sera pas brisée. Xavier Broseta est d’ailleurs sur le point de devenir directeur des ressources humaines dans le groupe Bolloré, tandis que les cinq salariés accusés de violences en réunion pointent désormais chez Pôle Emploi. En cas de condamnation, les dix personnes accusées de dégradation sur le portail auront un casier judiciaire et perdront leur badge de travail, soumis à une autorisation préfectorale et donc à un examen du casier. Ils devront dès lors également pointer au chômage.

Au-delà de l’impact sur leur avenir professionnel, cette affaire a déjà des conséquences personnelles. L’un des prévenus a d’ailleurs expressément demandé à un journaliste présent au tribunal de ne pas mentionner son nom de famille, pour éviter d’être stigmatisé s’il est acquitté. « Lorsque vous allez chercher vos enfants à l’école, les gens vous regardent en vous demandant si c’est vous qui avez arraché la chemise du DRH », déplore Miguel Fortea.

 

Affiche du syndicat CGT lors de la manifestation de soutien aux salariés d'Air France le 27 septembre 2016.
Affiche du syndicat CGT lors de la manifestation de soutien aux salariés d’Air France le 27 septembre 2016.

 

En face du tribunal, l’intersyndicale avait organisé le 27 septembre une manifestation de soutien aux salariés inculpés. Dans la foule, on croise deux anciens de l’usine Continental de Clairoix, qui a fermé après une lutte de plusieurs mois retracée dans le documentaire « les Conti ». L’un d’entre eux nous confie ses difficultés à retrouver un emploi. « Lorsque les employeurs regardent le CV et voient écrit “Continental” ils prennent peur ». On pense également aux deux années de lutte des salariés de PSA Aulnay contre la fermeture de leur usine, également retracée dans un excellent documentaire : Comme des Lions. Quant aux salariés de Goodyear, huit d’entre eux risquent encore des peines de prison ferme à l’issue de leur jugement en appel au tribunal d’Amiens les 19 et 20 octobre prochain.

Cette affaire de la « chemise arrachée » me rappelle les débats qui nous ont tenus éveillés pendant plusieurs mois à Nuit Debout. Des discussions contre la Loi Travail mais surtout contre « son monde ». Un monde dans lequel les hommes et les femmes sont broyés par un système capitaliste qui les dépasse. Un monde dans lequel la violence fait rage des deux côtés. Un monde où, depuis toujours, les puissants et leurs sbires s’en sortent systématiquement aux dépens des plus faibles. Un monde à bout de souffle mais qui résiste encore, malgré les coups de boutoirs des citoyens.

 

Crédits photos:

  • chemise-arrachee-air-france: Gazette Debout DR
  • cgt-air-france-proces: Gazette Debout DR
  • airfrance: CGT Air France

2 réactions sur cet article

  • 11 octobre 2016 at 13 h 53 min
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    Un article digne de ce nom ! Solidarité ! On trouve dans cette analyse une peinture de ces réalités qui parfois nous dépassent.

    On a souvent l’impression que la volonté de dominer les salariés dépasse toute autre considération.

    Ça fait du bien de prendre le temps de comprendre ces phénomènes sociaux, entre justice et injustice, qui nous amènent à admettre qu’il faut défendre nos droits si nous voulons dépasser cet état d’affaiblissement. Arriverons-nous enfin à sortir de ces logiques inhumaines ? Nous ne pouvons pas rester là sans rien faire. Bravo à la Gazette pour le travail de synthèse, on n’y est pas insensible !

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