Souveraineté alimentaire et rébellion zapatiste

Gazette Debout lance une rubrique intitulée « Luttes d’Ailleurs », dans laquelle nous traduirons des articles de la presse étrangère sur les luttes menées par les militants du monde entier. Aujourd’hui, voici un article de Levi Gahman, initialement paru sur le site nord-américain Truthout, sous le titre Food Sovereignty in Rebellion: Decolonization, Autonomy, Gender Equity and the Zapatista Solution.

Levi Gahman est un géographe social, militant des luttes contre le néolibéralisme et pour la convivialité, l’autonomie, la libération et la dignité. A l’Université des Indes Occidentales de St. Augustine (Trinidad et Tobago), il conduit des recherches et enseigne sur l’égalité des genres, les pratiques non-hiérarchisées et l’éducation populaire. Il s’intéresse aussi à la souveraineté alimentaire, à la résistance collective, à la survie des communautés et à la transformation sociale. Ancien étudiant de plusieurs écoles zapatistes, il reste un adhérent loyal mais critique à la 6° Déclaration de la Jungle Lacandon.

Le site Truthout tente de mettre le feu aux poudres de l’action politique en révélant les injustices systémiques. Il propose une plate-forme pour les idées « transformatives », faite de reportages, d’investigations et d’analyses critiques.

La souveraineté alimentaire par la rébellion – Décolonisation, autonomie, égalité des genres : la solution zapatiste

La bataille pour l’humanité et contre le néolibéralisme a été, et est toujours la nôtre,

Comme elle est celle de beaucoup d’autres d’en dessous.

Contre la mort – Nous demandons la vie.

Subcomandante Galeano/Marcos

Ecole primaire

Le néolibéralisme est l’une des principales menaces pesant sur la sécurité alimentaire mondiale. Sa logique domine depuis 70 ans et promeut le capitalisme globalisé et le marché libre international. Elle se manifeste au travers de politiques économiques facilitant les privatisations, la dérégulation et la réduction des dépenses sociales. Elle se diffuse au travers du discours valorisant la compétition, l’individualisme et l’auto-marchandisation. Les pratiques et programmes néolibéraux continuent de faire monter la pauvreté, la faim et la souffrance à des niveaux sans précédents, alors même qu’ils sont rarement critiqués, ou même simplement mentionnés, par les responsables politiques et les médias dominants.

Les conséquences du néolibéralisme sont si profondément viscérales que les Zapatistes définirent l’Accord de libre échange nord-américain (ALENA) comme un certificat de décès pour les peuples indigènes [1]. Cet accord est pourtant l’exemple type des politiques commerciales tant louées au 21° siècle. Ils le perçoivent ainsi, sachant que la libéralisation économique allait permettre aux produits importés (comme par exemple le maïs subventionné des États-Unis) d’envahir les marchés mexicains. La conséquence directe en serait l’effondrement des prix des produits des petits paysans et la propagation de l’insécurité alimentaire. En réponse à ce certificat de décès, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), principalement constituée de petits paysans, déclencha une insurrection armée dans l’État mexicain du Chiapas, le 1er janvier 1994, jour d’entrée en vigueur de l’ALENA.

Les Zapatistes, principalement des indigènes Ch’ol, Tzeltal, Tzotzil, Tojolobal, Mam et Zoque, se soulevèrent contre 500 ans d’oppression coloniale. Dans cet article, je me suis inspiré de mes expérience comme élève apprenant des Zapatistes et non comme professeur les étudiant pour ses recherches. Je ne parle pas en leur nom et mes mots ne leur rendent pas hommage. En un sens, cet article n’est rien d’autre qu’une modeste « suggestion », celle que les Zapatistes ont peut-être quelques idées à nous offrir pour résoudre les problèmes liés au système alimentaire dans lequel nous nous trouvons.

L’émergence de l’EZLN remonte au 17 novembre 1983, quand un petit groupe d’universitaires et militants politiques arriva dans la jungle Lacandon au Chiapas pour former une guérilla. Soutenus par un réseau d’organisations de solidarités liées aux révolutionnaires marxistes et aux catholiques de la Théologie de la Libération, leur travail se transforma au contact des communautés indigènes qu’ils rencontrèrent à leur arrivée. Le succès du soulèvement zapatiste était en fait l’apogée de près de 10 ans d’organisation clandestine sous direction indigène, dans les jungles et haut plateaux du Sud-est mexicain. Aux premières heures du Nouvel An 1994, des milliers d’insurgés masqués de l’EZLN surgirent de l’obscurité pour crier « ¡Ya Basta! » (Assez!), à la répression et la misère que le colonialisme et le capitalisme leur imposaient.

Le monde et le gouvernement mexicain virent avec surprise les zapatistes surgir dans plusieurs villes, dans plusieurs cités, prisons et riches propriétés terriennes. Durant la révolte, les guérilleros de l’EZLN libérèrent des prisonniers politiques, s’emparèrent de baraquements militaires, occupèrent des édifices publiques et brûlèrent les dossiers bidons qui accusaient injustement les peuples indigènes. Ils proclamèrent la « Loi révolutionnaire des femmes zapatistes ». Dans les régions rurales, les soldats zapatistes reprirent possession de terres, historiquement expropriés aux paysans indigènes pauvres, en expulsant les propriétaires terriens de leurs plantations. Les escarmouches et les échanges de coups de feu entre l’EZLN et l’armée fédérale mexicaine durèrent au total 12 jours, au bout desquelles un cessez-le-feu fût négocié.

Depuis lors et malgré les actions de contre-insurrections menées sans relâche par le gouvernement mexicain, la solution zapatiste au problème néolibéral, à l’insécurité alimentaire et à la pauvreté qu’il exacerbe, est celle de la résistance. Pour les Zapatistes, résister a plusieurs significations. Il s’agit d’abord de revitaliser leurs cosmogonies indigènes, principalement maya. Il faut ensuite récupérer les terres volées et s’émanciper de la dépendance à l’agrobusiness industriel multinational, afin de vivre pacifiquement en défiant ouvertement le capitalisme global. Cette « solution » leur a permis de construire un système de production alimentaire autonome et local, produit direct de leurs efforts pour plus de démocratie participative, pour l’égalité entre les genres et pour la souveraineté alimentaire.

Travail agricole dans les hauts plateaux

Le concept de souveraineté alimentaire est intensément débattu. Il peut se définir par les moyens avec lesquels les peuples sont capables d’exercer l’autonomie de leur système de production alimentaire. Ce système de production doit être socialement juste, culturellement sûr et écologiquement soutenable. Pour les Zapatistes, la souveraineté alimentaire implique une culture agro-écologique, un enseignement et un apprentissage écosystémique, développant les coopératives locales et le travail collectif.

S’inspirant à la fois de leurs coutumes indigènes, de leurs luttes pour l’égalité des genres et de systèmes de gouvernance et d’éducation non hiérarchisés, ces pratiques ont radicalement transformés les relations sociales au sein des communautés. Ce sont précisément ces aspects de l’insurrection zapatiste qui illustrent comment une résistance anti-capitaliste collective permet de nouvelles alternatives au système de production alimentaire mondial et industriel.

Éducation autonome et décolonisation

Ici, vous pouvez acheter ou vendre n’importe quoi, sauf la dignité indigène.

– Subcomandante Marcos/Galeano

La relation qu’entretiennent les Zapatistes avec la terre prend ses racines dans les perspectives et traditions indigènes. L’exercice de l’autonomie sur leur terre, dans leur travail, l’éducation et l’alimentation est crucial pour les Zapatistes. Leurs méthodes d’enseignement et d’apprentissage sont donc liées aux systèmes environnementaux et aux pratiques culturelles des endroits où ils vivent et où se déroule leur histoire. Cela apparaît évident dans leur approche de l’éducation, qui reste concentrée localement, et dans leur façon de considérer leur écosystème immédiat comme une « salle de classe ». [2]

La connaissance locale de la terre et de la culture des aliments est centrale dans leurs municipalités autonomes. Ainsi, chaque école zapatiste voit souvent ses « promotores de educacion » (promoteurs d’éducation) et ses « promotores de agro-ecologia » (promoteur d’agro-écologie) venir des mêmes communautés que leurs élèves. L’éducation zapatiste est donc ancrée dans la géographie même de ceux qui la reçoivent et de ceux qui la dispensent. Cette approche écosystémique holistique permet aux adultes et aux enfants de se voir comme des participants actifs et essentiels du système de production alimentaire local.

Pour comprendre la sécurité alimentaire, les élèves zapatistes apprennent régulièrement les techniques agro-écologiques en les pratiquant en-dehors de la salle de classe. Cela signifie qu’ils apprennent comment appliquer les techniques agricoles soutenables tout en participant aux semences et aux récoltes des cultures. Toute cette partie de l’éducation locale et expérimentale met l’accent sur l’importance du travail de la terre pour acquérir la maîtrise nécessaire à l’obtention de la souveraineté alimentaire des générations futures. Cela permet également de comprendre comment les modifications transgéniques et la privatisation des graines, des plants et de la vie sont des menaces manifestes et des attaques flagrantes contre leur culture.

Cette perspective est possible parce que les Zapatistes sont le « Peuple du Maïs », une réalité venue de leurs histoires originelles mayas.[3] Et comme leur éducation autonome est ancrée dans la défense, la protection et la préservation de leurs histoires, de leurs langues indigènes et de leurs territoires ancestraux, les Zapatistes pratiquent la décolonisation dans tous les aspects de leur enseignement et de leur apprentissage. Pour eux, cette décolonisation passe par le rétablissement et la réappropriation des terres, de la vie et des réalités indigènes.

Dans le champ de maïs

En pratique, les Zapatistes décolonisent leur système de production alimentaire grâce à l’apprentissage par l’expérimentation et l’application pratique, grâce à l’agriculture communale de subsistance, grâce aux récoltes collectivisées, aux refus des produits chimiques et grâce à la distribution équitable du travail. Cette approche fournit donc aux communautés l’aptitude à s’abstenir de toute motivation par le profit, promue par les conceptions capitalistes de la productivité. Ils peuvent ainsi mettre en avant leurs notions indigènes locales de la connaissance et de la nature.[4]

Grâce à leur refus de participer à la marchandisation et à la privatisation de l’enseignement et de la terre, les Zapatistes ont créé un système intégré d’éducation et de sécurité alimentaire qui fonctionnent comme une économie solidaire. Cela signifie que leurs efforts vers la production et la distribution de nourriture et d’éducation sont guidés par un impératif éthique. Ils prennent ainsi en considération, au même niveau, la santé et le bien-être des individus, des communautés et des écosystèmes.

En voyant ce que les Zapatistes ont créé dans le Chiapas rural, on en vient à se demander à quoi pourraient ressembler les systèmes de production alimentaires locaux si les perspectives et l’éducation écosystémique anti-capitaliste des peuples indigènes étaient mises en œuvre dans nos propres communautés.

Lutte des femmes et égalité des genres

Cuando Una Mujer Avanza, No Hay Hombre Que Retrocede (‘Quand une Femme Avance, Il n’y a Aucun Homme qui Recule’)

Les femmes font les deux tiers du travail mondial, produisent environ 70 % de sa nourriture et sont responsables pour plus de 80 % du travail domestique. Malgré tout cela, elles ne reçoivent qu’environ 10 % des revenus mondiaux, contrôlent moins de 10 % de ses terres, possèdent moins de 1 % des moyens de production et représentent près des deux tiers de tous les emplois temporaires et à mi-temps.[5] Dans le détail, la grande majorité de ces statistiques concernent des femmes de milieu rural, de classe ouvrière ou pauvre, racialisées ou indigènes, non formellement éduquées et vivant dans les « Pays du Sud ».[6] Il apparaît donc que l’exploitation capitaliste présente à la fois un modèle et une cible. Il est intéressant de noter que les femmes zapatistes rentrent dans toutes ces catégories mais qu’elles n’ont pas l’air de s’en préoccuper, comme si personne ne leur en avait jamais parlé.

L’insurrection zapatiste a en effet fortement déstabilisé le patriarcat et c’est sans doute son aspect le plus révolutionnaire. Cette transformation sociale est largement née du travail éthique infatigable et de la volonté d’acier des femmes zapatistes. Reconnaissant que toute lutte contre le colonialisme et le capitalisme nécessite une lutte contre le patriarcat, les femmes zapatistes mirent en œuvre au sein de leurs communautés ce qui est appelé la « Loi Révolutionnaire des Femmes ». La conviction qu’elles maintiennent concernant l’égalité a été énoncée de manière poignante dans un communiqué du Subcomandante Marcos (désormais Galeano) publié peu de temps après la rébellion de 1994. Le communiqué disait : « Le premier soulèvement de l’EZLN eut lieu en mars 1993 et était dirigé par les femmes zapatistes. Il n’y eut aucune perte et elles gagnèrent. »[7]

Pour la résumer rapidement, la Loi Révolutionnaire des Femmes solidifie la reconnaissance du droit des femmes à l’auto-détermination, à la dignité et à la parole publique. Plus spécifiquement, les lois ordonnent que les femmes soient équitablement représentées dans l’armée de guérilla (c’est-à-dire l’EZLN), dans les « Juntas de Buen Gobierno » (Conseils de Bon Gouvernement), dans les efforts de récupération de la terre (projets agro-écologiques et travail en-dehors du foyer), et dans le développement des coopératives artisanales ou agricoles.[8] Ces lois ont restructuré la vie quotidienne à travers tout le territoire zapatiste et il n’est plus rare de voir des femmes impliquées dans la sphère publique ou de voir des hommes participer aux travaux domestiques.

Réunion publique

La Loi Révolutionnaire des Femmes s’est combinée avec la façon dont la terre et l’écosystème local sont vus et entretenus. Ils en ont ainsi terminé avec les notions patriarcales rigides sur quel type de travail les femmes « devraient » faire ou ne pas faire et avec les idées régressives sur l’incapacité des hommes à entreprendre du travail émotionnel, à s’occuper des enfants ou des tâches ménagères. Cela permet aux femmes des communautés zapatistes d’avoir de plus en plus d’influence sur les décisions concernant la sécurité alimentaire et les projets agro-écologiques.[9]

Témoignant récemment sur les avancées de l’égalité entre les genres chez les Zapatistes, Peter Rosset, un activiste pour la justice alimentaire et spécialiste agro-écologique, commentait l’impact de la Loi Révolutionnaire des Femmes de la façon suivante :

Hier, un zapatiste promoteur agro-écologique était dans mon bureau et disait que les jeunes femmes indigènes des territoires zapatistes n’étaient plus comme avant…

… Il disait qu’elles ne regardaient plus leurs pieds quand vous leur parliez. Maintenant, elles vous regardent droit dans les yeux.[10]

Au regard de l’importance donnée par les Zapatistes à la justice et à la reconnaissance de la lutte des femmes et à la responsabilité avec laquelle les hommes s’attaquent aux tâches domestiques quotidiennes, on ne peut s’empêcher de se demander à quoi ressemblerait la production agricole si l’égalité entre les genres était encouragé au sein du système global de production alimentaire.

Pensées finales

Quand elle est vue dans son contexte géopolitique, l’insurrection zapatiste a ouvert un nouvel espace pour une grande variété d’alternatives pour la réorganisation des sociétés, des économies et du système alimentaire. Par leur résistance et leurs efforts pour une éducation autonome, pour la décolonisation et pour l’égalité entre les genres, les Zapatistes prouvent une chose. Ils prouvent que la reconnaissance du droit des peuples indigènes à l’autodétermination, en conjonction avec un travail collectif anti-capitaliste et un mouvement vers la souveraineté alimentaire, peut fournir des alternatives viables au système de production alimentaire mondialisé et néolibéral tout en révolutionnant la lutte pour la sécurité alimentaire.

Remerciements

Pour m’avoir accepté dans leur école, les Zapatistes ont toute ma gratitude, ainsi que le Réseau de Solidarité du Mexique qui a rendu cela possible. Je remercie également les écoles du Chiapas et le Dorset Chiapas Solidarity pour le partage de photos et l’Université des Indes Occidentales (Campus Research and Publication Committee) de Trinidad et Tobago pour son soutien.

Notes de bas de page:

1. Marcos, S & de Leon, JP. Our Word is Our Weapon (Seven Stories Press, New York, 2002).

2. Zapatiste anonyme. Communication personnelle, Automne 2013.

3. Ross, J. ¡Zapatistas!: Making Another World Possible: Chronicles of Resistance, 2000–2006 (Nation Books, New York, 2006).

4. Lorenzano, L. Zapatismo: recomposition of labour, radical democracy and revolutionary project in Zapatista! Reinventing Revolution in Mexico (eds Holloway, J & Pelaez, E), Ch. 7, 126-128 (Pluto Press, London, 1998).

5. Robbins, RH. Global Problems and the Culture of Capitalism (Allyn & Bacon, Boston, 2007).

6. Benería, L, Berik, G & Floro, M. Gender, Development and Globalization: Economics as if All People Mattered (Routledge, Abingdon, 2015).

7. Marcos, S. The First Uprising: March 1993. La Jornada (30 janvier 1994).

8. Klein, H. Compañeras: Zapatista Women’s Stories (Seven Stories Press, New York, 2015).

9. Marcos, S. Zapatista Women’s Revolutionary Law as it is lived today. Open Democracy [online] (Juillet 2014). https://www.opendemocracy.net/sylvia-marcos/zapatista-women%E2%80%99s-re….

10. Rosset, P. Zapatista Uprising 20 Years Later. Democracy Now! [online] (Janvier 2014). http://www.democracynow.org/2014/1/3/zapatista_uprising_20_years_later_how.

Cet article a été traduit par Julien pour Gazette Debout avec l’accord de son auteur. Il ne serait être reproduit sous aucune forme sans son accord préalable.

Crédits photo : Visual Research (voir la galerie).

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