Bilan des commissions de Nuit Debout #9 : Accueil et Coordination

Près d’une centaine de commissions ont vu le jour à Nuit Debout. Certaines plus éphémères que d’autres. Après quatre mois de luttes et d’occupation de la place de la République, Gazette Debout a demandé aux plus actives de dresser un premier bilan de leur action et d’envisager la saison 2. Aujourd’hui : Accueil et Coordination.

Nom de votre commission : Accueil et Coordination

Nombre de membres : Le noyau dur est composé d’une dizaine de personnes mais nous avons parfois été plus nombreux, jusqu’à 40.

Comment vous contacter ? À l’adresse coordinationnuitdebout@riseup.net, sur la place, sur Telegram et sur reseau.nuitdebout.fr.

Quels sont les grands axes de votre travail ?

La commission est une réponse à deux besoins identifiés dès le premier jour :

– accueillir les nouveaux arrivants sur la place et les informer de ce qu’il s’y passe ;

– faire circuler l’information entre les participants du mouvement, très tôt répartis en commissions parfois quelque peu étanches. (Concrètement, éviter qu’il n’y ait dès le troisième jour 7 commissions Démocratie et 12 commissions Écologie).

Voici quelques exemples : informer la Logistique des besoins de l’Animation qui organise un concert ; faire le lien entre les commissions Économie politique et Jury citoyen pour organiser un débat commun ; relayer à un maximum de participants l’existence d’un nouvel outil, d’un nouveau média ; gérer les déclarations de manifestation en Préfecture ; organiser la mutualisation des ressources pour des événements tels que le week-end TAFTA-CETA, le 100 mars ou les 100 jours d’occupation ; les derniers jours avant l’été, rappeler à l’ensemble des participant.e.s la nécessité de l’existence de la Sérénité et de son soutien.

Il s’agit dans tous les cas de recueillir la bonne information, auprès des bons interlocuteurs, ce qui est une vraie gageure dans un mouvement horizontal et protéiforme comme l’est Nuit Debout. Il s’agit enfin d’identifier le meilleur moyen de rediffuser cette information au plus grand nombre, en s’assurant qu’elle parvienne (au moins) à ceux qui en ont un besoin impératif. Cela n’a pas l’air sorcier, mais cela nous confronte directement à plusieurs problématiques inhérentes au mouvement : comment dégager une direction collective dans un mouvement qui valorise l’initiative individuelle ? Comment travailler efficacement ensemble sans reproduire les schémas hiérarchiques traditionnels ? Comment identifier et « labelliser » l’information que l’on fait circuler, et sur quels critères, dans un mouvement au sein duquel la légitimité naît principalement de la confiance ?

On voit bien que les réponses à ces questions sont éminemment complexes, éminemment politiques, et éminemment… arbitraires. Pour cette dernière raison, nous nous sommes efforcés de rester les plus neutres possibles, non pas en présupposant que nous en sommes individuellement capables, mais en partageant fréquemment nos démarches/doutes/initiatives pour éviter d’opérer des choix sans nous en rendre compte. Cela impliquait évidemment de faire parfois passer les informations pour des projets auxquels nous croyions moins, peu, ou pas (et qui nous ont d’ailleurs parfois surpris de manière positive) ; coordonner le mouvement sans chercher à l’orienter, laisser le mouvement nous faire plus que le faire nous-mêmes… C’est ce principe de neutralité par le partage large de l’information que nous essayons d’appliquer à l’échelle de la place de la République, sous des formes qui ont pu varier au fil des semaines.

Nous nous sommes ainsi appliqués à assurer le plus civilement possible la modération de Telegram, c’est-à-dire veiller à ce que l’information utile survive sous les avalanches de commentaires et débats qui peuvent avoir lieu. Dès le début du mouvement, parallèlement à la place s’est mis en place cet espace de communication virtuel ; un outil précieux mais fragile : sans modération, en moins d’une demi-journée, il peut être saturé de commentaires hors-sujet qui le rendent inopérant. Certains pensent d’ailleurs que c’est la seule chose que nous faisons, ce qui nous a valu le surnom de « police de Telegram ».

Nous contribuons aussi à la préparation des Assemblées de coordination (étonnant, non ?), en y apportant un maximum d’éléments recueillis soit dans des Framapads (documents librement partagés en ligne) mis en place quelques jours en amont de ces assemblées, et auxquels tout le monde peut contribuer, soit directement sur la place, en fonction des besoins de telle ou telle commission.

Nous nous efforçons également de maintenir à jour la liste des commissions et des contacts correspondants, pour permettre à chacun de s’y retrouver dans la jungle Debout. Cela nous permet d’assurer l’accueil sur la place, en renseignant tout le monde sur ce qui s’y passe, ce qui s’y est passé, et ce qui s’y passera (quand on arrive à le savoir à l’avance).

 

Galerie de Stephane Burlot
Assemblée Générale, 8 mai / Stéphane Burlot / DR

 

Enfin, comme nous jouissons d’une position un peu privilégiée pour voir émerger les problèmes transversaux, nous mettons parfois (mais pas trop, c’est salissant) les mains dans le cambouis pour les régler : gestion des déchets sur la place, gestion des caisses, remise en route de la Sérénité, etc.

Pour ce faire, la commission est composée de trois pôles, définis dès sa réunion de création le 35 mars :

– l’Accueil, qui a renseigné les visiteurs sur le mouvement et le programme sous son barnum pendant les deux premiers mois et demi (avant que l’affluence sur la place ne diminue). Ce pôle réunit des personnes engagées dans le mouvement de longue date ou depuis peu, qui doivent être aptes à répondre à des questions dont elles ne connaissent pas toujours les réponses… Pour s’acquitter de cette tâche délicate, nous avons sélectionné les membres de la coordination les plus beaux (enfin, disons les moins moches) et les plus affables. Il fallait également une formation spéciale qui permette de garder son calme en toute circonstance et de répondre avec un sourire qui donnait envie de rejoindre le mouvement, y compris quand quelqu’un débarquait le 1er mai en demandant : « Je rentre tout juste de vacances. Pouvez-vous me dire ce qui se passe sur cette place ? C’est quoi Nuit Debout ? »

– la Mémoire commune, qui prend en charge la rédaction des comptes rendus d’assemblées et collecte les productions de la place. Ce pôle réunit des personnes soucieuses de constituer les archives de ce quelque chose qui se passe place de la République, avec toujours en tête le paradoxe et la difficulté de faire de l’archive en temps réel. Bien sûr, ce travail impliquait d’assister à toutes les assemblées et de prendre des notes en se tenant assis à côté de la tribune. Il fallait donc avoir un entraînement spécial pour résister au froid, maintenir une température corporelle viable en restant immobile pendant des heures (programmées pour durer 2 à 3 heures, les assemblées duraient le plus souvent 4 à 5 heures). Les personnes de cette commission ont été enrhumées d’avril à mi-juin ;

– la Facilitation, qui fait le lien entre les commissions et s’attaque aux problèmes rencontrés par Nuit Debout Paris République dans son ensemble. Ce pôle réunit quant à lui des personnes qui aiment les choses bien rangées et qui aiment avoir une vision d’ensemble du mouvement pour tenter de le comprendre, essayant au passage d’être utile à un maximum de participant.e.s. En bref, en tâtonnant et en apprenant tous les jours à vivre ensemble un peu mieux, nous avons œuvré à créer une cohésion et à construire la pérennité du mouvement Nuit Debout Paris République. L’idée est que faciliter la vie sur la place permet de créer les conditions pour que chacun.e puisse dépenser son énergie à faire ce pourquoi il/elle a cru bon de venir passer toutes ses soirées sur une place, avec une bande de gens qu’il/elle ne connaissait pas il y a quatre mois. Parce que c’est beau, Nuit Debout, nous voulons que ça dure, que ça tienne, que ça se renforce. Pour ça, il faut créer du lien, rencontrer, provoquer les rencontres, mutualiser les énergies, comprendre pour informer.

Que retiendrez-vous de ces 100 jours d’occupation de la place ?

À côté des réflexions souvent très riches produites par le mouvement, nous avons compris que les relations entre les individus et les modes de fonctionnement qui se mettaient en place étaient eux aussi politiques. Nous avons compris que l’horizontalité est une chose vers quoi on doit tendre, mais que son application stricte peut parfois se révéler paralysante. Qu’il faut se méfier des gens qui en parlent le plus : ce sont eux qui construisent des escaliers et des ascenseurs. Que, de manière générale, peu de théories idéalistes sur la manière dont devrait fonctionner Nuit Debout résistent à l’épreuve des réalités pratiques. Mais que ce n’est pas grave et que ça n’empêche pas d’avancer. Car 100 jours, c’est court pour inventer de nouveaux modes de fonctionnement et dépasser ceux dans lesquels on évolue depuis toujours.

De plus, nous avons appris qu’il est contreproductif de tenter de répondre absolument aux intimations extérieures de « résultat » ;  que rendre compte et rendre visible ce que c’est que vivre Nuit Debout n’est pas une mince affaire. L’information est un pouvoir, peut-être le plus grand dans un mouvement comme le nôtre, et nous avons réussi à rester relativement méconnus, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Car il est vain dans un mouvement comme Nuit Debout d’envisager comme incompatibles action et réflexion, urgence et long terme, petite et grande échelle : il suffit de les coordonner. Un tel mouvement repose sur un équilibre subtil entre créativité et organisation, et il est important d’y veiller.

Certaines commissions, souvent créées par des militants, sont restées sur leur credo de départ sans varier d’un iota, tandis que d’autres se sont enrichies du travail des autres en essayant d’avoir une vision globale. Nous avons compris que la circulation maximale/optimale de l’information était le seul garde-fou contre les récupérations/abus/etc, qu’au fil des jours, de plus en plus de participants se sont mis spontanément à jouer un rôle de coordination, et que nous serons – c’est une bonne nouvelle – de moins en moins utiles au fil du temps.

Pour un mouvement comme Nuit Debout, la question des outils – notamment numériques – est capitale, et on a beaucoup de boulot avec les copains copines d’Hacking Debout.

Nous retiendrons enfin :

– que c’est beau les Framapads ;

– que « celui/celle qui dit fait, et celui/celle qui fait dit » est un credo qui fait des merveilles ;

– que tout est matière à débat mais que tout débat n’est pas constructif.

– qu’il n’y a rien de plus efficace que la communication interpersonnelle, et que l’occupation d’une place est primordiale à ce simple titre : on se comprend tellement mieux et tellement plus vite quand on se parle directement !

– que baser en grande partie le fonctionnement d’un tel mouvement sur la confiance, cela fonctionne et cela responsabilise quand une majorité de personnes travaillent à leur propre fiabilité ;

– qu’une des difficultés que l’on a eu du mal à anticiper et à résoudre, c’est la propension de tous à se regrouper, et donc à se mette à l’écart : si les commissions ont dans un premier temps été d’une grande utilité comme « unités d’œuvre » du mouvement, elles sont un peu devenues des cases dans lesquelles les gens se rangent (et soyons honnête, dans lesquelles on range les gens), ce qui rend la collaboration plus difficile. L’initiative des Assemblées de coordination ou de la conférence de rédaction des médias de la place – merci à ceux qui en ont eu l’idée – ont permis de réduire un peu ce phénomène, mais on doit rester vigilants ;

– qu’il est difficile de prendre une décision collective quand on choisit – on en est fiers ! – de ne pas avoir de chefs.

Qu’avez-vous prévu pour la rentrée ?

D’abord de continuer d’accompagner le mouvement au mieux, quelle que soit la forme qu’il prendra en septembre.

D’ici là nous profitons de la pause (toute relative, rappelons qu’il y a encore des gens qui se défoncent pour occuper la place) pour essayer de réfléchir à de meilleures façons de fonctionner, et aussi aux dangers qui nous menacent et que nous devons être en mesure d’affronter :

1. Ne pas tourner en rond.
Contrairement à ce qui s’est dit sur Occupy Wall Street, on considère que l’on a le droit de « tomber amoureux de nous-mêmes », et de se regarder un peu le nombril pour mieux fonctionner. Ce qui tue Narcisse, ce n’est pas de se trouver beau, c’est de se laisser crever de faim parce qu’il ne se détache plus de son reflet. Dans notre cas, cela veut dire conserver (et mieux assurer) l’équilibre entre le fond (ce que l’on fait, ce que l’on dit) et la forme (comment on le fait, qui le fait) du mouvement. Occuper, échanger, mais ne jamais oublier de travailler au pourquoi.

2. Ne pas exclure.
Nuit Debout s’est immédiatement présenté comme (relativement) inclusif, en proposant à tous de s’y joindre sans imposer autre chose que quelques valeurs partagées. Mais cette inclusivité s’est progressivement dissipée, par impatience (cela prend du temps) ou parce que l’entre-soi, c’est quand même confortable. Lutter contre cette tendance, c’est faire l’effort, systématiquement, de penser à ceux que l’on exclut quand on fait un choix d’outil (tout le monde n’a pas Internet), quand on se rassemble (tout le monde ne peut pas être sur la place en permanence), quand on prend des responsabilités (ce qui implique que l’on accepte de rendre des comptes, de les abandonner un jour), etc.
Et on aimerait contribuer à rendre les choses plus lisibles et plus accessibles : séparer l’information de la rumeur, « certifier » une information comme étant le résultat d’un travail collectif, faire en sorte qu’elle soit formalisée (compte rendu, etc.) pour tous, ne pas créer des « banques » d’informations/contacts/contenus qui restent à la discrétion de quelques individus (nous les premiers).

3. (Continuer de) s’autoréguler et se coordonner.
La bonne manière de prendre des décisions collectives reste à inventer à Nuit Debout. Mais peut-être que cela importe peu. Peut-être qu’attendre de savoir prendre des décisions collectives est/serait un frein pour le mouvement. Peut-être que chercher à tout prix à réduire nos disparités internes pour prendre une direction commune consensuelle ne fait/ferait qu’épuiser et réduire le mouvement.
Décider, choisir, c’est renoncer – et le fait même d’être à Nuit Debout est le gage qu’on ne renonce pas. Le monde qu’on nous propose offre suffisamment de prises à la révolte pour nous autoriser à ne pas choisir. La pluralité de Nuit Debout est peut-être le reflet de cela : quand les luttes à mener sont si nombreuses, comment savoir où donner de la tête ? Sans tête, on avancera peut-être mieux.

Mieux encore, c’est peut-être justement dans ce qu’est Nuit Debout, ce mouvement composé d’énergies disparates et dépourvu de tête lui imposant une direction univoque, que réside notre force. Nuit Debout est pluriel et indocile. Prenons acte. Transformons en force ce que certains considèrent comme une faiblesse. Cela demandera peu d’efforts : Nuit Debout suit déjà cette pente. On a souvent lu que le mouvement avait libéré la parole. De manière moins visible, elle a aussi libéré des puissances d’agir. La saison 1 a été le cadre de beaucoup d’accomplissements – certes peu spectaculaires à l’échelle de la montagne à gravir –, tous à l’initiative de groupes réduits qui mettent en défaut la volonté que nous avions (que certains ont encore) de décider collectivement. Poursuivons dans cette voie.

Deux conditions à cela : l’autorégulation et la coordination. La coordination : pour continuer à faire mouvement – en présumant que c’est bien ce que nous voulons. L’autorégulation : pour œuvrer sans trahir les raisons qui nous ont amenés à nous réunir sur la place de la République, que l’on appelle cela nos « valeurs » ou non, qui existent bel et bien malgré notre incapacité à y mettre les mots adéquats. L’autorégulation ne peut se faire sans coordination (telle qu’on l’a définie plus haut : la circulation optimale de l’information), et la coordination n’a pas de raison d’être si elle ne produit pas d’autorégulation. Ces deux conditions en tête, il s’agira pour nous d’entretenir un cadre solide mais suffisamment lâche pour laisser éclore les initiatives, de créer les conditions pour que d’autres éclosent et que la somme de toutes dessinent la suite de Nuit Debout.
Vous voyez qu’on a du boulot.

Une anecdote qui vous est chère…

L’une des choses les plus émouvantes a été d’assister à la naissance des commissions. Par exemple, l’étudiante qui a fondé la commission Éducation populaire s’est présentée le troisième jour à l’Accueil en disant qu’elle aimerait faire sur la place une conférence sur ce qu’est la socialisation. On lui a répondu ce qu’on disait à tout le monde : de prendre une pancarte et de déambuler sur la place. Tout l’après-midi on l’a donc vue déambuler avec sa pancarte, et le soir, elle faisait une conférence de sociologie devant une centaine d’auditeurs attentifs. C’est une des premières fois où nous nous sommes dit que Nuit Debout était magique.

 

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Crédits photos:

  • Assemblée Générale, 8 mai: Stephane Burlot / DR
  • bilancom_9_1-commission-accueil: Nuit Debout / DR

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