Mort d’Adama Traoré : comment lutter contre les violences policières ?

Dans la nuit du 19 juillet 2016, un homme est mort à Beaumont sur Oise. Il s’appelait Adama Traoré, il allait fêter ses 24 ans. Il est mort entre les mains de gendarmes après une interpellation. Les circonstances de sa mort sont troubles. Les autorités ont tout d’abord parlé d’un arrêt cardiaque, puis d’une infection grave touchant plusieurs organes. On nous a ensuite annoncé que l’autopsie ne révélait aucun coup porté sur le corps, conclusions que son frère a démenties après avoir vu le visage d’Adama. Peu importent les explications douteuses que l’on présentera publiquement à la famille : le 19 juillet 2016, un homme – un frère, un fils – a été embarqué par la gendarmerie et sa famille et ses proches ne le reverront plus.

Il est commun en France d’entendre des gens dénoncer les violences policières aux Etats-Unis en les qualifiant de racistes. Mais quand il s’agit d’un concitoyen mort entre les mains de la police française, le réflexe est tout autre.

Pourtant la mort d’Adama Traoré vient allonger la longue liste des « bavures » policières qui s’accumulent depuis plus de trente ans dans les quartiers populaires. Des hommes et des femmes, des jeunes et des moins jeunes, des Arabes, des Noirs, des Roms, et des blancs pauvres, tués par la police dans l’indifférence quasi générale.

Mais les choses, aujourd’hui, devraient être différentes : la France est en mouvement.

Depuis plus de quatre mois, les opposants à la loi travail et les partisans de la démocratie directe de Nuit Debout ont pu vivre une violence policière que pour la plupart ils n’avaient encore jamais vue et dont, pour certains, ils ne soupçonnaient pas l’existence. Passages à tabac, matraquages sans sommation, usage systématique de gaz lacrymogènes et de grenades défensives, interpellations et arrestations abusives, palpations génitales et menaces, passages en comparution immédiate, condamnations sans preuve… Beaucoup se reconnaîtront dans cette liste, soit pour en avoir vécu personnellement une partie, soit pour avoir dû aider des amis, des proches ou des compagnons de lutte à travers ces calvaires.

Or, ces violences ne sont pas nées du néant. Elles sont l’application calculée, dans les centres villes et contre une opposition politique, de méthodes policières habituellement réservées aux quartiers pauvres et à majorité immigrée. À défaut de pouvoir conjuguer nos luttes, nous nous sommes vu offrir par l’État, sous le gouvernement de François Hollande et de Manuel Valls, une expérience commune : celle de la violence et de l’injustice.

Manif 14 juin (12)
Manifestation du 14 juin – Paris – Jérôme Chobeaux – DR

Depuis le début de l’état d’urgence, décrété le 14 novembre 2015 et désormais reconduit jusqu’à janvier 2017, les militants écologistes et anti-loi travail perquisitionnés et assignés à résidence ont eu un aperçu de ce que vivent des centaines, voire des milliers de familles dont le défaut principal est de pratiquer l’Islam. Manifestants et manifestantes, nous avons nous aussi pu vivre un traitement policier et judiciaire qui ne s’appliquait lors que dans les quartiers populaires comme celui de Boyenval (Beaumont-sur-Oise), où vit la famille Traoré.

Nous avons longuement parlé, dans nos Assemblées Générales, de convergence des luttes, de la nécessité absolue d’abattre la frontière si solide et néfaste, que l’on connaît et qui s’est matérialisée très concrètement en 2005 et 2006 – entre les classes moyennes d’un côté et les quartiers populaires de l’autre – entre des riches souvent blancs et des pauvres souvent « racisés ». Cette frontière ne peut pas s’inscrire plus longtemps dans notre culture de lutte.

Il en va de notre combat commun pour la dignité et pour l’émancipation de toutes et de tous. Nous avons commencé en nous disant #OnVautMieuxQueÇa : battons-nous pour qu’en France, la vie et la valeur de toutes et de tous soient respectées. Mais agissons intelligemment, sans nous méprendre sur la nature de la violence dont nous sommes témoins. Si nous, manifestants, nous faisons passer à tabac, c’est avant tout pour ce que nous faisons et ce que nous représentons : une opposition politique qui refuse d’accepter servilement des lois sécuritaires et néolibérales. Si nous, habitants des quartiers populaires, nous faisons tuer, c’est avant tout pour ce que nous sommes aux yeux de cette société : des gens jamais assez français, d’éternels invités, des autres.

La jonction est indispensable si nous souhaitons véritablement mener à bien notre projet de démocratie réelle : le rêve général qui a donné naissance à Nuit Debout. Pour reprendre une formule toute faite : informez-vous, agitez-vous, organisez-vous. Informons-nous sur ce quise passe dans nos manifestations et dans nos quartiers, sur la présence policière, et parlons-en autour de nous ; participons aux actions et aux rencontres de collectifs de banlieue et répondons aux appels des familles de victimes de violences policières – familles qui, souvent, subissent l’arbitraire policier. Le frère d’Adama Traoré a été arrêté violemment dans la nuit du 22 au 23 juillet, et sa sœur a été menacée de perquisition par les gendarmes pour avoir filmé l’arrestation.

La famille Traoré a appelé à se rassembler vendredi 22 juillet au terrain de foot de Boyenval, et à se rassembler partout en France en mémoire d’Adama Traoré. Un rassemblement #BlackLivesMatter-France a été organisé à la fontaine des Innocents à Paris samedi 23 juillet. Des rassemblements et des marches s’organisent à Nantes, à Toulouse, à Marseille, en soutien à la famille et contre les violences policières et les violences racistes. Les premières pierres d’un pont durable peuvent être posées dès aujourd’hui.

À nous de répondre à l’appel et de construire un mouvement solide qui s’attaque enfin à toutes les injustices dans ce pays. Car tant que l’un d’entre nous est encore enchaîné, aucun de nous ne pourra être véritablement libre.

K – un étudiant engagé contre la loi travail, arabe et habitant d’un quartier populaire

Crédits photos:

  • Manif 14 juin (12): Jérôme Chobeaux – DR
  • Collages_1_5: Stéphanie Pouech / DR

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